
Le déni de grossesse est un phénomène complexe et souvent mal compris qui touche de nombreuses femmes à travers le monde. Bien qu’il soit rare, ce trouble psychologique soulève des interrogations sur la manière dont les femmes perçoivent leur corps et leur maternité. Mais qu’est-ce que cela signifie réellement ? Comment se manifeste ce phénomène ? Réponses dans cette interview, de Dr Dédé Kafui Benedicta Améwoui, gynécologue obstétricienne, accordée à l’Agence togolaise de presse (ATOP).
Qu’est-ce que le déni de grossesse ?

Le déni de grossesse est une situation rare dans laquelle une femme est enceinte sans en avoir conscience, parfois pendant plusieurs mois, et dans certains cas jusqu’au moment de l’accouchement. Il ne s’agit pas simplement d’un “refus” de la grossesse, mais d’un phénomène complexe où la grossesse n’est pas reconnue psychiquement et/ou physiquement par la femme, malgré sa réalité biologique.
On distingue généralement deux formes. D’abord le déni total de grossesse : la femme ne se sait pas enceinte jusqu’à l’accouchement. Aucun lien n’est fait avec une grossesse pendant toute la durée de celle-ci. Ensuite, le déni partiel de grossesse : la grossesse est découverte en cours d’évolution, mais tardivement, car les signes (prise de poids, absence de règles, mouvements du fœtus) ont été attribués à d’autres causes ou mal interprétés.
Le déni de grossesse n’est pas uniquement un mécanisme de défense psychologique lié à une grossesse non désirée. Il peut aussi survenir dans des situations très variées, y compris chez des femmes désirant un enfant, et implique des facteurs psychologiques, émotionnels et parfois physiologiques encore étudiés.
Quelles sont les causes du déni de grossesse ?
Le déni de grossesse est généralement lié à des facteurs psychologiques et émotionnels. Il peut être provoqué par un stress intense, des traumatismes passés, ou même des facteurs sociaux comme un rejet de la maternité. Certaines femmes, par exemple, ne se sentent pas prêtes à devenir mères, d’autres peuvent avoir des difficultés à accepter un changement de vie aussi important. Parfois, la grossesse survient dans un contexte difficile, comme une grossesse non planifiée ou une situation familiale instable.
En outre, des raisons biologiques peuvent également intervenir. Il existe des cas où la femme ne remarque pas les signes de la grossesse, tels que l’absence de règles, notamment en raison de cycles menstruels irréguliers ou d’une prise de contraceptifs. Dans ces cas, l’absence de symptômes classiques de la grossesse, comme les nausées ou la prise de poids, peut masquer la réalité de la situation.
Le déni de grossesse : un bouleversement psychologique ?

Le déni de grossesse est une véritable épreuve, qui peut être difficile à surmonter pour celles qui la vivent. Il y a un effet de choc à la découverte de la grossesse, puis souvent une certaine culpabilité pour la mère, qui n’a pas toujours mené sa grossesse en respectant toutes les précautions nécessaires. Certaines femmes peuvent aussi avoir du mal à tisser un lien avec leur enfant, car elles n’auront pas eu les neufs mois normalement prévus pour se faire à l’idée d’être mère. Il est donc très important pour les jeunes mères d’avoir le soutien de leur famille et de leurs proches pendant la fin de leur grossesse et après la naissance.
En Afrique, c’est souvent la partie la plus difficile du déni de grossesse. Le poids du regard de la société peut être très difficile à porter. La société, l’entourage, ont tendance à dire qu’il faut assumer et se débrouiller, surtout quand une femme a un enfant sans être mariée. Il y a donc beaucoup de peur autour du fait d’être répudiée. Ce rejet peut mettre la femme dans une situation difficile et l’obliger à abandonner les études pour trouver du travail et subvenir à ses besoins et ceux de l’enfant. Pourtant avec un peu de tolérance et d’accompagnement, un déni de grossesse peut aboutir à une naissance heureuse. Mais pour cela, les mentalités doivent évoluer pour ne plus stigmatiser et rejeter les femmes.
Quelle catégorie de femmes sont concernées ? Y a-t-il un risque de le vivre lors de la grossesse suivante ?
Le déni de grossesse peut concerner toutes les femmes, jeunes, moins jeunes, issues d’un milieu social aisé ou défavorisé, ou même ayant déjà vécu des grossesses « normales ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ou ce que certains ont trop souvent laissé croire, le déni de grossesse n’est absolument pas une pathologie d’adolescentes retardées. Plusieurs facteurs peuvent conduire à un déni de grossesse. On peut citer une infertilité supposée (la femme se pense stérile et imagine ne jamais tomber enceinte) ; des grossesses très rapprochées ; le contexte familial, notamment pour les adolescentes ; l’enfant d’une liaison extraconjugale ; un bébé non désiré et une grossesse résultant d’une agression sexuelle. Mais en réalité, chaque déni de grossesse correspond à une histoire particulière. Dans ce domaine, il est très difficile d’énoncer des généralités.
Quelles sont les conséquences sur la santé ?

Le déni de grossesse peut avoir des conséquences importantes pour la santé de la mère et de l’enfant. En l’absence de suivi médical, les risques de complications pendant la grossesse ou l’accouchement s’accumulent. Les femmes qui ne bénéficient pas de suivi au cours de leur grossesse peuvent ne pas prendre les précautions nécessaires, comme une alimentation équilibrée ou la prise de suppléments vitaminiques. De même, l’absence de soins prénataux peut entraîner un retard dans le diagnostic de problèmes médicaux potentiels, comme une pré-éclampsie ou une anomalie du fœtus.
Comment prévenir et traiter le déni de grossesse ?
Le déni de grossesse est souvent découvert par hasard, généralement lorsque la femme entre en travail ou est hospitalisée pour des douleurs abdominales. Dans ces cas, une prise en charge médicale rapide est cruciale pour éviter des complications.
Le traitement du déni de grossesse repose principalement sur une prise en charge psychologique. Il est essentiel que la femme accepte sa grossesse et puisse discuter des causes sous-jacentes de son déni. Cela peut inclure une thérapie individuelle ou de groupe, ainsi qu’un suivi médical rigoureux pendant la grossesse et après l’accouchement.
Avez-vous déjà traité des patientes atteintes de ce mal ?
Oui. Le déni de grossesse n’est pas rare au Togo. Dans nos services de maternité, il arrive des cas où des femmes accouchent inopinément d’un enfant, suite à un déni de grossesse. Il n’y a que l’accompagnement psychologique, social ou psychiatrique comme remède à cette situation.
Votre conseil aux populations
Le déni de grossesse reste un phénomène mystérieux et complexe, souvent mal compris et entouré de tabous. Il est important de sensibiliser le public et les professionnels de santé à cette condition, afin d’offrir un soutien adéquat aux femmes concernées. Le déni de grossesse ne doit pas être stigmatisé, mais compris dans un cadre plus large, prenant en compte les multiples facteurs émotionnels, psychologiques et sociaux qui peuvent entrer en jeu.
Le rôle des médecins, des psychologues et des proches est crucial pour détecter les signes précoces du déni et accompagner les femmes dans leur parcours. Une prise en charge adéquate peut permettre de réduire les risques pour la mère et l’enfant, et offrir à la femme un espace d’expression et de soutien nécessaire à l’acceptation de sa grossesse.
Propos recueillis par Abel OZIH






