
Le cancer du sein continue de faire de nombreuses victimes dans le monde, avec près de 694 000 décès enregistrés en 2024, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Au Togo, malgré les efforts déployés par les autorités, l’accès aux thérapies de pointe et à la radiothérapie demeure très difficile et coûteux. Dans une interview accordée à l’Agence togolaise de presse (ATOP), à l’issue d’Octobre Rose, la présidente de l’Association des médecins du Togo (AMT), Dr Sesso Zouwera, revient sur la situation du cancer du sein au Togo et les réalités auxquelles sont confrontées les personnes atteintes de cette maladie.
ATOP : Aujourd’hui, quel est l’état des lieux du cancer du sein au Togo ?
Dr Sesso Zouwera : Le cancer du sein constitue un véritable problème de santé publique. Il représente le premier cancer chez la femme au Togo, avec 1 701 cas recensés, soit 39,6 % des cancers féminins, devant le cancer du col de l’utérus. Son incidence est en augmentation et le diagnostic est souvent posé à un stade tardif, ce qui assombrit le pronostic. Les facteurs de risque sont multiples et les efforts de prévention restent freinés par le coût des examens, les tabous culturels et l’insuffisance des campagnes de dépistage organisées.
Le traitement est-il disponible dans les structures de santé ? À quel coût ?
Sur le plan médical et thérapeutique, nous constatons d’immenses progrès de la science. Cependant, la réalité au Togo reste contrastée. Si les molécules de base sont disponibles, l’accès aux thérapies de pointe et à la radiothérapie demeure très difficile et coûteux. Le diagnostic intervient souvent tardivement et le manque de plateaux techniques et de personnel spécialisé freine considérablement la prise en charge.
En matière d’accès aux soins et de disponibilité des médicaments, la collaboration entre le médecin prescripteur et le pharmacien est essentielle. Malgré l’existence d’une chaîne d’approvisionnement sous-régionale et la couverture de certains soins de support et de certaines molécules essentielles par l’Assurance maladie universelle (AMU), le reste à charge demeure un lourd fardeau financier pour les familles.
Sur le plan humain et social, les témoignages poignants des patientes et des associations mettent en lumière les conséquences dévastatrices de la maladie sur la féminité, la cellule familiale et la situation financière des personnes touchées. La stigmatisation et l’abandon des traitements constituent également des réalités auxquelles nous devons faire face.
Comment prévenir le cancer du sein ?
Il existe deux principaux moyens de prévention et de détection précoce du cancer du sein. Le premier est l’autopalpation. Chaque femme est conseillée de pratiquer tous les mois, après les menstruations, afin de vérifier l’absence de grosseur, de déformation du sein ou d’écoulement mammaire. Toute anomalie constatée, notamment la présence d’un petit ganglion autour du sein, doit être signalée à un professionnel de santé.
Le deuxième moyen repose sur les examens d’imagerie médicale, notamment l’échographie mammaire et la mammographie. À partir de 40 ans, ces deux examens sont conseillés tous les deux ans. Chez les jeunes femmes de 20 à 30 ans, l’échographie mammaire est plutôt recommandée. Au-delà de 40 ans, les deux examens sont préconisés.
Le cancer du sein demeure-t-il un sujet tabou dans les communautés ?
Oui, parce que le cancer du sein touche à l’intimité et à la féminité de la femme. Lorsqu’une femme constate la présence d’une petite boule dans son sein, au lieu de consulter rapidement le médecin le plus proche pour savoir de quoi il s’agit, elle peut se tourner vers des pratiques non conventionnelles, dans l’espoir de voir cette anomalie disparaître.
La peur du diagnostic constitue également un obstacle. Lorsqu’une femme apprend qu’elle souffre d’un cancer du sein, elle peut avoir le sentiment que son monde s’écroule, que sa vie est terminée et qu’elle va mourir. Certaines préfèrent alors se tourner vers les églises ou les imams pour solliciter des prières, dans l’espoir que la maladie régresse.
À cela s’ajoute le regard de la communauté, qui pousse certaines femmes à garder leur maladie secrète et à s’isoler. Elles préfèrent se cacher jusqu’au moment où la maladie est découverte à un stade très avancé, rendant parfois les possibilités de traitement très limitées.
Quel est le rôle de la communauté dans l’accompagnement psychologique et social des malades du cancer du sein ?
Lorsqu’une femme est diagnostiquée d’un cancer du sein, le premier traitement dont elle a besoin est le soutien moral et humain. Il est important que la patiente soit entourée de sa famille afin de pouvoir surmonter les différentes étapes du traitement, notamment la chimiothérapie, la radiothérapie et la chirurgie.
Sans cet accompagnement, il lui sera très difficile de traverser tout le processus thérapeutique. Les femmes qui se retrouvent isolées sont davantage éprouvées par la maladie que celles qui bénéficient du soutien de leur famille, des associations et de leur conjoint. Je pense que la communauté a donc un rôle essentiel à jouer pour aider les patientes à surmonter cette épreuve.
Quelles recommandations formulez-vous à l’endroit des autorités compétentes ?
Nos recommandations portent notamment sur le plaidoyer en faveur de l’élargissement du panier de soins de l’Assurance maladie universelle aux thérapies ciblées et à la radiothérapie, la subvention de la prise en charge du cancer du sein et la réduction du coût de l’échographie mammaire et de la mammographie.
Nous recommandons également le renforcement des actions de sensibilisation, du dépistage précoce et de la formation du personnel de santé, ainsi que la mise en place d’un accompagnement psychologique et social systématique des patientes.
Quels conseils aux femmes et aux personnes atteintes de cette maladie ?
La population doit savoir que le cancer du sein existe dans nos communautés et que toutes les femmes doivent prêter attention aux campagnes de sensibilisation consacrées à cette maladie. Elles doivent pratiquer régulièrement l’autopalpation afin de détecter les premiers signes éventuels. Plus le diagnostic est posé précocement, meilleures sont les chances de réussite de la prise en charge et de guérison.
L’autopalpation est importante. Nos maris doivent jouer également un rôle. Si la femme ne le fait pas, le mari à côté peut aussi aider à l’auto palpation tous les mois pour l’accompagner dans cette démarche de prévention.
Les femmes ne doivent pas hésiter à consulter pour savoir si elles souffrent ou non de cette maladie, en réalisant les examens nécessaires, notamment l’échographie mammaire et la mammographie. Ces examens coûtent entre 20 000 et 22 000 F CFA. Je ne minimise pas l’importance de cette dépense, mais, au regard du coût élevé des traitements, notamment de la chimiothérapie, il vaut mieux miser sur la prévention et le dépistage précoce.
Nous devons donc insister davantage sur la sensibilisation dans nos communautés et encourager les femmes à se faire dépister sans attendre l’apparition de complications. Il vaut mieux prévenir que d’attendre que le pire arrive.
Propos recueillis par AMEKOUVO Akouétey






