Par AMEKOUVO S. Akouétey
Les Violences basées sur le genre (VBG) sont un fait à ne point occulté dans nos communautés alors que la Covid 19 a exacerbé les formes de violence dans le monde. Elles sont nombreuses, ces organisations à œuvrer pour la promotion des droits de la Femme, et pourtant les objectifs sont loin d’être atteints. A côté des efforts de la communauté internationale qui visent l’égalité du genre à travers le point 5 des Objectifs de développement durable (ODD), les initiatives se multiplient et la dernière en date est la plateforme des champions masculins pour la justice de genre, un concept pilote initié dans six pays africains (Nigeria, Malawi, Ouganda, Cameroun, RDC et le Togo) par la Conférence des Églises de toute l’Afrique (CETA), une organisation œcuménique continentale.
Ces plateformes animées par des « hommes champions pour la justice de genre » visent fondamentalement à accélérer l’activisme des hommes pour la justice de genre, un projet similaire à « HeForShe », une campagne lancée par l’ONU Femmes dont la finalité est de faire participer les hommes et les garçons dans le combat pour l’égalité des sexes.
Des « champions masculins », ambassadeurs de la justice de genre
La mission des champions masculins pour la justice de genre est prioritairement de mener des activités et de faire des plaidoyers pour le renforcement du concept genre dans l’Eglise et la société. Au Togo, la plateforme composée de 10 membres de différentes églises est dirigée par des hommes champions notamment le Rév. Pasteur Emmanuel Ajavon, de l’église méthodiste, assisté du laïc Gérard Atohoun, secrétaire général de l’Union chrétienne de jeunes gens (UCJG). Ils sont chargés de conduire tout le processus amenant à l’élaboration d’un plaidoyer efficace en vue de renforcer la justice basée sur le genre dans le pays.
« En tant que champion masculin de la CETA pour la justice de genre, vous êtes maintenant devenus des ambassadeurs. Il est espéré que vous soyez un modèle dans l’amélioration de la justice de genre dès le niveau de la famille ; recherchez des occasions de s’exprimer et de faire le plaidoyer pour la nécessité de promouvoir et de protéger les droits des femmes », a déclaré la directrice chargée du genre et des femmes à la CETA, Rev. Dr. Lydia Mwaniki à la cérémonie d’installation de la plateforme au Togo, le 24 juillet dernier.
Ce concept de champions masculins pour la justice de genre intervient dans une période où l’on observe une augmentation de la violence domestique et de la violence sexuelle basée sur le genre (VSBG) aggravées par la violence liée à la pandémie de la Covid-19, en particulier des abus sexuels sur les enfants et les femmes. Au Togo, les témoignages sur les formes de violences sont légions et les résultats de la troisième Enquête Démographique et de Santé au Togo (EDST-III) sur les VBG réalisée en 2010 révèlent 91% de violences psycho-morales, 34% de violences économiques, 33% de violences sexuelles, 20% de violences institutionnalisées et 6,9% de mutilations génitales.
L’église interpellée
« Il est constaté aujourd’hui les violences basées sur le genre dans nos églises. C’est un sujet tabou de déclarer publiquement des violences subies par les enfants, de surcroit des femmes, car elles ne sont pas libres de dévoiler ce qu’elles vivent, c’est un peu plus complexe. Pour les hommes, ce fléau existe mais les victimes n’ont pas aussi le courage de le déclarer. Les rares cas qui nous sont arrivés sont basés sur les violences conjugales, psychologiques qui ont traumatisé les victimes », a confié le pasteur Gaba Benjamin de l’Eglise Méthodiste.
La problématique des VBG qualifiées d’actes perpétrés contre la volonté d’un être humain sur la base des différences sexuelles ne sont pas seulement l’apanage du pouvoir public. « Ces champions masculins pour la justice de genre seront chargés de faire passer le message qui permet d’éliminer les violences domestiques d’abord au niveau des communautés, dans les confessions religieuses et au niveau de la société civile. Ils feront également un plaidoyer afin que les différentes organisations pour la justice de genre mettent dans leurs programmes cette lutte », a expliqué pasteur Angèle Wilson-Dogbé, coordinatrice régionale de la CETA pour l’Afrique de l’Ouest et Centrale.
Aujourd’hui, l’église est interpellée à agir pour réduire ces violences aggravées par la pandémie de la Covid-19 dont les manifestations sont, entre autres, le viol, le harcèlement sexuel, les mariages précoces et la pédophilie. « Pour pallier ces cas de violences dans nos églises, c’est l’accompagnement pastoral que nous sommes en train d’offrir aux fidèles en vue d’une justice de genre au Togo » rassure pasteur Gaba.
Recrudescence des violences
La recrudescence des violences s’explique par plusieurs facteurs. Sur la chaine internationale RFI, Mme Victoire Worou, chargée de programme à Femme Droit et développement en Afrique (WILDAF/FEDDAF) affirme qu’ « Il y a eu la fermeture des écoles, il y a eu la fermeture des marchés, il y a eu le confinement. Cela a entraîné plus de proximité entre les ménages, créé des tensions et occasionné des violences domestiques ». Selon cette source, au Bénin, par exemple, plus d’un quart des femmes (26,80%) ont connu des violences de ce genre en milieu urbain et 60% en milieu rural. En Côte d’Ivoire, le pourcentage de femmes violentées dans les foyers abidjanais a bondi de 20 à 52% durant le confinement.
« Les problématiques sur les violences basées sur le genre c’est quelque chose qu’on vit au quotidien qu’on soit homme ou femme mais ce sont les femmes qui sont beaucoup plus violentées dans les ménages. On parle de 98% de violences qui sont faites sur les femmes et les 2% sur les hommes », a renchéri Dr Atafeinam Abalo, experte en genre transformative.
Avec l’apparition de la pandémie de la Covid-19 vers fin 2019, il a été remarqué une multiplication des violences domestiques et des violences basées sur le genre, a confirmé M. Gérard Atohoun, champion masculin pour la justice de genre. Cette hausse se justifie également d’après le sociologue de la santé, Dr Douti Boaman par un déficit de communication et « un problème d’application des lois et des textes promulgués par l’Etat par rapport aux stéréotypes ou aux constructions sociales».
Des avancées certes mais le « défi reste permanent »
« Lorsqu’on dit que la femme ne doit pas prendre la parole, c’était une réalité. Aujourd’hui au Togo, les femmes prennent la parole, la preuve je suis coach et je suis venu parler aux pasteurs qui sont majoritairement des hommes. Ça avance et on voudrait que ça soit mieux », a souhaité l’experte en genre transformative, Dr Atafeinam Abalo. Les hommes d’église ont déjà un slogan très intéressant « Pour la justice de genre, je m’engage », c’est déjà une avancée au dire de l’experte en genre transformative qui plaide pour d’autres actions notamment la création des centres d’écoute au sein des églises et des communautés et la vulgarisation des textes relatifs à la promotion de la femme.
Les prises de conscience personnelle et collective sont des pistes à explorer pour venir à bout de cette lutte qui d’après le sociologue de la santé nécessite aussi l’implication des familles, des communautés et à un niveau supérieur des institutions religieuses pour que ces problèmes qui minent la société soient vraiment prise en charge. Du chemin à parcourir et chaque acteur est interpelé à exercer un contrôle social en dénonçant les crimes abominables mais aussi en véhiculant les valeurs éthiques et morales des droits de l’Homme qui impliquent le respect de la vie, de la dignité et de la liberté humaine.
« Le chantier de la lutte pour le respect des droits de la femme et de l’enfant est immense et le défi reste permanent multidimensionnel et avec plus d’acuités », a reconnu la ministre en charge de la Promotion de la femme, Adjovi Lolonyo Anakoma-Apédoh, au Forum des Femmes 2021 tenue le 2 août à Lomé.
La création des centres d’écoute et de conseil, la mise à disposition d’un numéro vert, la mise en place des cadres de concertation sont quelques actions du gouvernement renforcées par un arsenal juridique favorable notamment le code des personnes et de la famille de 2012, le nouveau code pénal de 2016 ainsi que d’autres conventions ratifiées au niveau continental et international. « Ce combat est notre affaire à tous et c’est ensemble que nous le gagnerons. Alors prenons tous l’engagement aujourd’hui pour dire stop au viol, stop à l’insecte, stop à la pédophilie, stop à la pédopornographie, stop aux violences physiques et morales», a scandé la 1ere vice-présidente de l’Assemblée nationale, Méimounatou Ibrahima au Forum des Femmes.
Nonobstant les mesures prises par la communauté internationale et les gouvernants pour une égalité de genre, des fossés persistent. L’engagement, la mobilisation et l’action concertée de tous doivent s’intensifier à tous les niveaux pour l’avènement d’une justice de genre au Togo et ailleurs.






