
Des idées reçues continuent de faire croire aux personnes diabétiques qu’elles doivent supprimer les féculents, les fruits ou encore les matières grasses de leur alimentation. Dans cet entretien avec le journaliste de l’ATOP, Aimé Jacques Yibor, spécialiste en sciences de la nutrition et nutrigénomique, explique pourquoi il est préférable de parler de qualité alimentaire plutôt que d’interdits. Il revient également sur les effets de la consommation excessive des aliments ultra-transformés et donne des conseils pratiques pour adopter une alimentation équilibrée, adaptée aux réalités locales.
ATOP : Quelle place l’alimentation occupe-t-elle dans la prise en charge du diabète ?

Aimé Jacques Yibor : L’alimentation est l’un des piliers du traitement du diabète, au même titre que l’activité physique, les médicaments et l’éducation thérapeutique du patient. Ce n’est donc pas un simple accompagnement, mais un traitement à part entière. Une prise en charge nutritionnelle structurée et conduite par un professionnel peut faire baisser l’hémoglobine glyquée, ou HbA1c, d’environ 1 à 2 points chez une personne vivant avec un diabète de type 2. Cet effet peut être comparable à celui de certains médicaments.
Au-delà de la glycémie, l’alimentation agit également sur le poids, la tension artérielle, les lipides sanguins, notamment le cholestérol et les triglycérides, ainsi que sur l’inflammation. Or, la personne diabétique est particulièrement exposée aux maladies cardiovasculaires, rénales et oculaires. Bien manger permet donc aussi de prévenir certaines complications.
Pourquoi est-il préférable de parler de qualité alimentaire plutôt que d’interdits ?
Il est préférable de parler de qualité alimentaire plutôt que d’interdits parce que les régimes très restrictifs sont rarement suivis sur le long terme. L’interdit peut créer de la frustration, entraîner des écarts, puis de la culpabilité et finalement conduire à l’abandon. De plus, supprimer brutalement certains groupes d’aliments peut être dangereux. Chez une personne traitée par insuline ou par certains antidiabétiques, comme les sulfamides hypoglycémiants, sauter des repas ou réduire fortement les glucides peut exposer à une hypoglycémie.
Des interdits mal compris peuvent également entraîner des carences et rendre l’alimentation monotone. Le message que nous transmettons aux patients est donc simple. Il n’y a pas d’aliment poison ni d’aliment miracle. Ce qui compte, c’est la nature des aliments choisis, leur degré de transformation, les quantités consommées, la manière de les associer et la régularité des repas. On peut vivre avec le diabète tout en continuant à consommer nos plats traditionnels, à condition de les adapter.
Quels sont les principaux aliments ultra transformés consommés au quotidien ?

Un aliment ultra transformé est une formulation industrielle fabriquée à partir de substances extraites ou modifiées, comme les sirops de glucose-fructose, les amidons modifiés, les huiles hydrogénées ou encore les isolats de protéines. Ces produits contiennent souvent des additifs alimentaires, notamment des arômes, des colorants, des émulsifiants, des exhausteurs de goût ou des édulcorants.
Dans notre quotidien, on retrouve notamment les boissons sucrées, comme les sodas, les boissons énergisantes, les jus et nectars industriels ainsi que les poudres aromatisées à diluer. Il y a également les biscuits, les gâteaux emballés, les viennoiseries industrielles, les confiseries, le pain de mie et certains pains industriels fabriqués à partir de farine raffinée. Les céréales sucrées du petit-déjeuner, les pâtes à tartiner, le lait concentré sucré, certains yaourts et boissons lactées aromatisées et sucrées, les nouilles instantanées, les plats préparés, les bouillons d’assaisonnement, les charcuteries, les chips, les snacks salés emballés et certaines margarines font également partie de cette catégorie.
Quelles caractéristiques nutritionnelles peuvent les rendre défavorables à l’équilibre glycémique ?
Plusieurs caractéristiques de ces produits peuvent être défavorables à l’équilibre glycémique. Ils contiennent souvent beaucoup de sucres ajoutés et d’amidons raffinés, qui sont rapidement digérés et absorbés, et peuvent donc provoquer une élévation rapide de la glycémie. Ils sont également souvent pauvres en fibres, alors que celles-ci ralentissent l’absorption des glucides et favorisent la satiété.
Leur matrice alimentaire est également déstructurée. Les aliments sont broyés, extrudés ou reconstitués, ce qui peut faciliter leur consommation et accélérer la disponibilité des glucides. Leur densité énergétique est parfois élevée alors que leur pouvoir rassasiant est faible, ce qui peut favoriser la surconsommation et la prise de poids.
Certains de ces produits contiennent aussi beaucoup de sel, de graisses saturées ou parfois d’acides gras trans, ce qui peut augmenter le risque cardiovasculaire déjà élevé chez les personnes diabétiques. Leur association de sucre, de gras et de sel les rend particulièrement attractifs et peut favoriser une consommation excessive. Enfin, certains additifs, notamment les émulsifiants, font encore l’objet de recherches concernant leurs effets possibles sur le microbiote intestinal.
Quel inconvénient pour la consommation de produits ultra transformés ?

La consommation régulière de produits ultra transformés peut favoriser l’insulinorésistance en contribuant à la prise de poids, notamment à l’accumulation de graisse abdominale et de graisse dans le foie. Le fructose ajouté, présent notamment dans le sucre et certains sirops, est principalement métabolisé par le foie et peut favoriser la fabrication de graisses lorsqu’il est consommé en excès. L’accumulation de graisse dans le foie peut alors réduire sa sensibilité à l’insuline et favoriser une production excessive de glucose. Les excès de graisses saturées et d’acides gras trans peuvent également perturber la signalisation de l’insuline dans les muscles. De son côté, l’excès de tissu adipeux entretient une inflammation chronique de faible intensité qui peut aggraver la résistance à l’insuline.
Le microbiote intestinal peut également être concerné. Une alimentation pauvre en fibres prive certaines bactéries intestinales bénéfiques de leur principale source de nourriture. Ces bactéries produisent notamment des acides gras à chaîne courte qui participent à la régulation de la glycémie et de l’appétit. Des études expérimentales ont par ailleurs montré que certains émulsifiants peuvent modifier le microbiote et la barrière intestinale et favoriser une inflammation. Enfin, l’excès de sel peut contribuer à l’augmentation de la tension artérielle, tandis que l’excès de sucres et de graisses peut favoriser une hausse des triglycérides et une dégradation du profil lipidique. L’ensemble de ces facteurs peut contribuer à un déséquilibre métabolique et augmenter le risque d’accident vasculaire cérébral, d’infarctus et d’atteinte rénale.
Les personnes diabétiques doivent-elles supprimer les féculents, les fruits et les matières grasses de leur alimentation ?
Non. C’est une idée reçue qu’il faut absolument corriger. Ces trois groupes d’aliments ont leur place dans l’alimentation de la personne diabétique. La clé réside dans le choix des aliments, les quantités consommées et la manière de les associer. Les féculents apportent l’énergie dont le corps a besoin et peuvent être présents aux repas, dans des quantités adaptées aux besoins de chaque personne. Un repère pratique est la méthode de l’assiette, qui consiste à consacrer environ la moitié de l’assiette aux légumes, un quart aux sources de protéines, comme le poisson, le poulet, l’œuf ou les légumineuses, et un quart aux féculents.
Quelles recommandations ?
Il faut privilégier autant que possible les féculents peu raffinés et riches en fibres, comme le mil, le sorgho, le fonio, le maïs complet, le riz étuvé ou complet, l’igname, la patate douce et le taro. Les légumineuses, notamment le haricot, le niébé, le soja et le voandzou, sont également intéressantes. Pour la pâte de maïs, le foufou ou le riz, il ne s’agit donc pas de les supprimer, mais plutôt d’adapter les portions et de les accompagner de sauces riches en légumes comme le gboma ou l’adémè.
Les fruits ont également toute leur place dans l’alimentation. Ils apportent des fibres, des vitamines, des minéraux et des antioxydants. Leur sucre naturel est associé aux fibres, ce qui ralentit son absorption. En général, deux à trois portions de fruits par jour peuvent convenir, selon les besoins de la personne. Une portion peut correspondre à un fruit de taille moyenne ou à la quantité pouvant tenir dans une main.
La goyave, l’orange, la papaye, la pomme ou encore le citron peuvent être de bons choix. La mangue, l’ananas ou la banane bien mûre peuvent également être consommés, mais en portions adaptées. Il est préférable de manger les fruits entiers plutôt que de les transformer en jus, même lorsqu’il s’agit d’un jus présenté comme étant 100 % pur. Il est aussi conseillé de répartir les fruits au cours de la journée plutôt que de les consommer en grande quantité en une seule fois.
Les matières grasses sont elles aussi indispensables, notamment pour permettre l’absorption des vitamines A, D, E et K. Là encore, c’est principalement leur qualité et leur quantité qui comptent. Il est préférable de privilégier les sources de graisses insaturées, comme les arachides et le sésame nature, l’avocat, les poissons gras tels que la sardine, le maquereau et le chinchard, ainsi que certaines huiles végétales comme les huiles d’olive, de soja ou de colza. Il faut en revanche limiter les fritures répétées, les huiles réutilisées plusieurs fois, les margarines hydrogénées, les charcuteries et les viandes très grasses. L’huile de palme rouge peut être consommée avec modération, car elle est relativement riche en graisses saturées.
Quels conseils pratiques aux personnes vivant avec le diabète ?
Le principe fondamental est d’avancer progressivement. Changer une habitude à la fois est généralement plus facile et plus durable que de vouloir tout bouleverser du jour au lendemain. Lors des courses, il est préférable de privilégier les produits disponibles au marché, notamment les légumes et fruits de saison, les céréales locales, le poisson frais et les légumineuses. Ces aliments sont souvent accessibles et peuvent constituer une bonne base pour une alimentation équilibrée.
Pour les boissons, il est préférable de remplacer progressivement les sodas et les jus industriels par de l’eau, de l’eau aromatisée maison avec du citron, du gingembre ou de la menthe, ou encore des infusions non sucrées comme le kinkéliba, la citronnelle ou le bissap. La quantité de sucre ajoutée au thé, au café ou à la bouillie peut également être diminuée progressivement. Le palais finit par s’habituer à un goût moins sucré.
Propos recueillis par Abel OZIH






