
Par Abel OZIH
Le rapport 2024 de DataReportal révèle que le Togo compte environ 3,1 millions d’internautes, soit près de 36 % de la population. Les jeunes de moins de 35 ans représentent la majorité des utilisateurs. Les réseaux sociaux rassemblent plus de 2 millions de personnes, ce qui montre une forte progression de leur usage dans le pays. Mais cette évolution s’accompagne aussi de problèmes. La désinformation, les discours de haine et les violences en ligne se développent rapidement. Dans ce contexte, l’éducation à une citoyenneté numérique responsable apparaît comme une nécessité.
Un outil devenu incontournable
Facebook, WhatsApp, TikTok et Instagram s’imposent comme des canaux majeurs d’échanges, d’accès à l’information et de divertissement, redéfinissant progressivement les modes d’interaction sociale. Parallèlement, les réseaux sociaux s’affirment comme un levier économique non négligeable. De nombreux jeunes s’appuient sur ces outils numériques pour promouvoir leurs activités, élargir leur clientèle et développer des opportunités commerciales. « Les réseaux sociaux démocratisent l’entrepreneuriat digital, notamment chez les jeunes. Aujourd’hui, avec un smartphone, on peut lancer une activité commerciale et toucher une large clientèle », souligne David Amegavi, entrepreneur digital à Lomé.
Cependant, cette liberté d’expression s’accompagne de dérives, entre autres, la propagation rapide de fausses informations, les cyberviolences.
Désinformation : une viralité sans filtre
Sur les réseaux, les contenus circulent à grande vitesse, souvent sans vérification. Messages vocaux alarmants, vidéos sorties de leur contexte, fausses alertes, la désinformation (information inexacte ou trompeuse créée et propagée dans le but de tromper le public) s’y propage avec une facilité déconcertante. Dans un article « Citoyenneté numérique : un Campus UNESCO pour repenser notre rapport au digital », publié sur le site UNESCO en 2023, la cheffe d’unité pour l’éducation aux médias et les compétences digitales à l’UNESCO, Adeline Hulin, fait savoir que « les mensonges et les fausses informations circulent 7 fois plus vite que la vérité, les jeunes doivent apprendre à développer leur esprit critique pour mieux faire le tri sur les réseaux sociaux ».
« Avant, tout ce que je recevais sur WhatsApp, je le partageais directement. Je pensais aider les autres à être informés. Mais après une formation, j’ai compris que je pouvais aussi diffuser de fausses informations sans le savoir », témoigne Céline, 22 ans, étudiante en sociologie à l’université de Lomé. Plusieurs jeunes ont fait le même constat, admettant relayer des contenus sans en vérifier la source, contribuant involontairement à amplifier rumeurs et tensions sociales
Les algorithmes des réseaux sociaux privilégient souvent le contenu sensationnel plutôt que l’exactitude médicale, fait remarquer Dr. Komlan Bertin Messan, expert en santé sexuelle et reproductives et droits connexes. Cela conduit, indique l’expert, à la persistance de nombreux mythes dangereux tels que : une application de cycle peut remplacer un contraceptif », « boire du Coca après un rapport évite une grossesse », « le retrait est une méthode fiable, on peut détecter une IST à l’apparence de quelqu’un ». Ces idées reçues peuvent entraîner des conséquences graves, entre autres, grossesses non planifiées, infections sexuellement transmissibles non dépistées, ou encore une mauvaise santé mentale liée à l’anxiété ou à la culpabilité, mentionne Dr Messan.
Cyberviolence : l’autre visage des réseaux
« L’État des lieux de la cybercriminalité au Togo 2023 » publié par l’Agence Nationale de la Cybersécurité (ANCy) indique que plus de 60 % des incidents signalés comportent une dimension liée à la manipulation de l’information ou à l’escroquerie en ligne.
En outre, le cyberharcèlement lié à la sexualité est une autre menace réelle : diffusion de photos intimes « nues », commentaires humiliants, pression pour envoyer des images… Ces violences, alerte le directeur général de l’ANCy, Cdt Gbota Gwaliba, ont des conséquences psychologiques graves entre autres anxiété, dépression, isolement, une comparaison sociale toxique, des tentatives de suicide. Le Dr Messan fait remarquer aussi l’hypersexualisation véhiculée sur les réseaux pousse les jeunes à s’engager dans des pratiques sexuelles ou à partager des images intimes sans en mesurer les conséquences juridiques et psychologiques.
L’un de ces défis est la propagation de discours haineux sur les réseaux sociaux. « Si les réseaux sociaux favorisent la liberté d’expression, ils sont aussi devenus des espaces de violence. Insultes, menaces, dénigrements, médisance, diffamation », constate Arafate Ouro-Akondo, community manager. Nicole, une tiktokeuse, passionnée des Saintes écritures publiant souvent des post sur la véracité de la bible, en a fait l’expérience : « Après une publication sur un sujet sensible, j’ai reçu des insultes et des menaces. J’ai fini par supprimer mon compte pendant quelques jours ». Comme elle, de nombreux internautes choisissent le silence ou le retrait, limitant ainsi leur participation au débat public.
Une autre préoccupation majeure concerne la montée des cyberviolences. Dans son article « Au-delà des écrans, les discours haineux ne font pas écran aux violations des droits humains » publié sur son site le 5 octobre 2023, Amnesty International Togo alerte régulièrement sur la montée des discours haineux en ligne et leurs conséquences sur la cohésion sociale : « Le discours haineux n’est pas simplement une abstraction numérique. Il a des conséquences réelles dans le monde réel. Il peut engendrer des divisions, attiser la violence et miner la cohésion sociale. Les mots ont le pouvoir de causer des blessures profondes et de laisser des cicatrices durables, même derrière les écrans ».
Entre influence et conformisme numérique

Les réseaux sociaux exercent aussi une pression plus subtile sur les utilisateurs. Entre opinions dominantes, tendances virales et influence des créateurs de contenu, un climat s’installe où rester neutre est souvent mal vu. Pour la community manager Daniella Pekoula, « on assiste à une forme de conformisme numérique. Les internautes peuvent être marginalisés s’ils ne s’alignent pas sur certaines positions majoritaires ». Ce phénomène, que certains spécialistes qualifient de « dictature de l’engagement », tend à réduire la diversité des opinions.
La citoyenneté numérique est importante

Le guide de l’UNESCO intitulé « Éducation à la citoyenneté mondiale à l’ère numérique » (2024) explique que la citoyenneté numérique repose sur : la pensée critique, les décisions éthiques, la participation responsable en ligne. Il fait aussi référence à la capacité à participer de manière active, continue et responsable à des communautés en ligne et hors ligne grâce à un usage positif des technologies.
L’enseignant-chercheur à l’Institut des sciences de l’information, de la communication et des arts (ISICA) à l’Université de Lomé, Dr Kondi Napo Sonhaye, fait comprendre que la citoyenneté numérique ne se limite plus à l’accès à Internet ; elle implique désormais des comportements responsables : vérifier l’information, respecter autrui, protéger ses données personnelles et rejeter les discours haineux. « La citoyenneté responsable implique une vigilance accrue dans la diffusion d’informations en ligne. Avant toute publication, il est essentiel de s’assurer que le contenu partagé ne porte atteinte ni aux réputations ni aux images, qu’elles soient individuelles ou collectives. Cette exigence suppose à la fois de se protéger soi-même et de préserver autrui, en respectant les limites que chacun est en droit d’attendre dans l’espace numérique », explique-t-il.
« Il est ainsi déconseillé de divulguer des informations personnelles susceptibles, à moyen ou long terme, de nuire à sa propre image ou à sa réputation. Dans le même esprit, une démarche responsable commande de veiller à l’image des autres, mais aussi à celle de son environnement, qu’il s’agisse de sa ville, de sa région, de son pays ou encore de sa communauté de valeurs », ajoute l’enseignant-chercheur. Le défi est donc collectif : faire du numérique un outil de progrès, et non de division. « A cet effet, l’éducation aux usages numériques reste une priorité », recommande-t-il.
Eduquer à la citoyenneté numérique

La lutte contre le discours haineux et ses conséquences commence par la sensibilisation et l’éducation. « Nous sommes tous responsables de la manière dont nous utilisons notre voix en ligne. En éduquant, en sensibilisant et en exerçant notre liberté d’expression avec responsabilité, nous pouvons contribuer à créer un espace en ligne où les idées peuvent s’épanouir sans semer les graines toxiques de la haine », souligne Adjeyi-Zan Lassey, responsable Education en droits humains à Amnesty international Togo.
Le journaliste multimédia, spécialiste du fact-checking, Noël Kokou Tadegnon, a montré que les réseaux sociaux offrent des opportunités immenses, mais sans compétences en vérification de l’information, ils deviennent des outils de manipulation. Le spécialiste plaide pour une intégration systématique de l’éducation aux médias dans les programmes de formation des jeunes.
L’éducation et la sensibilisation doivent donc être au cœur des actions menées auprès des jeunes, insiste Dr Sonhaye : « Dans les écoles, collèges et lycées, il est essentiel de renforcer l’éducation aux médias et à la citoyenneté numérique. Les élèves doivent être sensibilisés à la protection des données personnelles, ainsi qu’à l’importance de préserver celles des autres. Une mauvaise gestion des données peut avoir des conséquences plus tard, notamment dans la vie professionnelle ». C’est le cas d’un atelier de renforcement de capacités des jeunes leaders communautaires de la préfecture de Tône sur la détection des fausses informations et la production des messages de paix tenu les 9 et 10 avril à Dapaong. L’objectif était de contribuer au renforcement de la cohésion sociale et à la prévention de l’extrémisme violent à travers l’amélioration des capacités des jeunes leaders communautaires à identifier, analyser et contrer la désinformation, et aussi promouvoir des messages locaux de paix.
Les éducateurs doivent intégrer l’éducation à la sexualité dans les programmes, avec des arguments scientifiques simples, et apprendre aux jeunes à vérifier leurs sources, informe Dr Messan. Les professionnels de santé doivent investir dans les réseaux sociaux comme de nouveaux « cabinets de consultation », des sites de partages d’informations, de sensibilisations, de causeries avec des messages clairs, réguliers et adaptés, ajoute-t-il. C’est ce que réitère Dr Sonhaye : « Pour éviter la propagation de fausses nouvelles et la désinformation, il est recommandé de recouper plusieurs sources fiables. Cette démarche ne concerne pas uniquement les journalistes : chaque utilisateur peut et doit adopter ce réflexe. Avant de publier ou de partager un contenu, il faut s’assurer de sa véracité et de la fiabilité de ses sources.»
Selon Cdt Gbota Gwaliba, le renforcement du cadre juridique et des capacités techniques des institutions reste indispensable face à la sophistication des menaces numériques.
Rôle des adultes
Le rôle des adultes est également déterminant. Les comportements observés en ligne par les jeunes influencent fortement leurs propres pratiques. « Les adultes doivent donc montrer l’exemple, car les jeunes ont tendance à reproduire ce qu’ils voient, parfois plus facilement les mauvais comportements que les bons », indique Dr Sonhaye, enseignant-chercheur à l’ISICA. Enfin, en cas de dérive, une réponse éducative est nécessaire. « Lorsqu’un jeune enfreint les règles en ligne, il est important de l’accompagner pour lui expliquer ses erreurs, notamment en cas de harcèlement ou de diffusion de fausses informations, afin de l’aider à adopter des comportements numériques responsables », ajoute-t-il.
La citoyenneté numérique au Togo est un chantier en construction. Elle nécessite une mobilisation collective et une collaboration étroite entre les autorités, la société civile et les acteurs du numérique. L’enjeu est de faire du numérique un outil de progrès, et non de division.






