
Par Elisée Rassan et Honoré Attikpo
Au Togo, de plus en plus de parents, pères comme mères, se désengagent du suivi éducatif de leurs enfants. Une démission persistante, alimentée par les difficultés économiques, les tensions familiales et un déficit de communication entre les couples et l’école. Le phénomène, de plus en plus visible, laisse des enfants livrés à eux-mêmes, leur avenir compromis… et, par ricochet, celui du pays tout entier.
Une implication parentale en chute libre

Dans de nombreux établissements scolaires, le constat est alarmant : les parents se font rares dans la vie éducative de leurs enfants. Réunions de parents désertées, cotisations communautaires non honorées, absence de dialogue avec les enseignants… les signes de désengagement sont multiples.
« Quand les directeurs convoquent les réunions des parents pour discuter des problèmes de l’école, la plupart des parents ne viennent pas. Et les rares présents sont majoritairement des femmes », déplore Zonga Kodjo Fia, chef d’inspection des Enseignements préscolaire et primaire de Kloto Nord. M. Alpha Kao Mollah, Directeur régional de l’éducation (DRE) Plateaux Ouest, confirme : « Dans un établissement de 2 000 élèves par exemple, à peine une vingtaine de parents participent aux réunions ».
Ce désintérêt s’étend aussi au plan financier. Dans plusieurs écoles, les cotisations destinées à recruter un enseignant volontaire ou à réparer une salle de classe deviennent difficiles à collecter. « Certains parents savent qu’aucun enfant ne sera renvoyé pour ce motif, alors ils ne cotisent pas », regrette M. Fia. À la maison, la situation n’est guère meilleure : beaucoup de parents se limitent à inscrire leurs enfants sans suivre leurs progrès, laissant l’élève livré à lui-même.
Entre contraintes économiques et fragilités familiales
Les raisons de ce désengagement sont multiples. Les charges financières et les contraintes professionnelles arrivent en tête. « Certains parents, absorbés par la recherche du revenu, n’ont plus ni le temps ni l’énergie de s’impliquer dans la scolarité de leurs enfants », explique Akuélé Apélété, psychologue de l’éducation.
Les mutations sociales accentuent le problème. Dans les familles recomposées, les beaux-parents hésitent parfois à assumer pleinement leur rôle éducatif. « Cette situation crée des fractures dans le suivi scolaire », observe la psychologue Kézia Koueviakue.
Les conflits conjugaux aggravent également la démission parentale. « Depuis ma séparation, la mère de mon enfant refuse que je m’implique dans son suivi scolaire. Je ne suis sollicité que pour l’argent », témoigne un père d’élève.
Par ailleurs, les styles éducatifs, par moment autoritaires ou permissifs fragilisent davantage les enfants. « Dans les deux cas, l’enfant manque de repères et de soutien », souligne la psychologue clinicienne Kékéli Azanléko. Le manque de dialogue et de temps d’échanges entre parents et enfants crée un vide éducatif, source de démotivation et de désintérêt pour l’école.
Une école fragilisée par l’absence des parents

Le désengagement parental a des répercussions directes sur la discipline et les performances scolaires. Les enseignants, malgré les efforts de l’État (gratuité scolaire, construction d’infrastructures, recrutement d’enseignants), se sentent souvent isolés face à des élèves sans encadrement familial.
« Nous avons la main sur les enseignants et sur les élèves, mais pas sur les parents. Ce fossé crée un déficit de communication dont profitent les enfants », souligne le DRE Alpha Kao Mollah. La conséquence de cette situation est les retards répétés, les devoirs non faits et absences non justifiées. « Certains enfants jouent entre maison et école, accusant tantôt les parents, tantôt les enseignants. Cela compromet la discipline et les efforts du système », poursuit-il.
Le manque de coordination entre famille et école se manifeste aussi dans la gestion du temps. Les réunions de parents sont parfois programmées à des heures incompatibles avec les obligations professionnelles, tandis que le cahier de correspondance reste sous-exploité. À cela s’ajoute un constat récurrent : les pères sont bien moins impliqués que les mères. « L’éducation est souvent perçue comme une affaire de femmes, alors qu’il faut l’implication des deux parents pour un équilibre éducatif », insiste Mme Biava Agbédanou, mère d’élève.
Pour une éducation partagée et responsable
Face à cette crise, les acteurs éducatifs appellent à un sursaut collectif. La première urgence, selon eux, est de sensibiliser les parents sur leur rôle éducatif. « L’éducation ne se résume pas à payer les frais scolaires. Elle suppose un suivi, un dialogue et un accompagnement constants », rappelle le DRE Kao.
Le renforcement du lien école-famille est également primordial. Les établissements pourraient diversifier les horaires des réunions et exploiter davantage les outils numériques (groupes WhatsApp, plateformes éducatives) pour maintenir un contact régulier avec les familles.
Les pères doivent aussi reprendre leur place dans le processus éducatif, en partageant équitablement les responsabilités avec les mères. Quant aux familles recomposées ou en situation de précarité, elles doivent bénéficier d’un accompagnement social et psychologique spécifique.
Enfin, plusieurs spécialistes suggèrent la mise en place de formations parentales sur la communication familiale, la gestion des conflits et les méthodes éducatives modernes, afin de redonner aux parents les outils nécessaires pour assumer leur rôle.
« L’école appartient à la communauté. Sans synergie entre enseignants, parents et encadreurs, les problèmes ne trouveront pas de solutions », conclut l’inspecteur Zonga Kodjo Fia. Pour un avenir rassurant des enfants, la synergie de tous s’avère une urgence.






