
Par GNAKOUAFRE-KOUMA Komi Modeste
Ablode, ablode, ablode, 66 ans que le Togo est indépendant. Une accession à la souveraineté internationale acquise au prix de mille sacrifices de tous les Togolais et de toutes les Togolaises du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Messan Aihtso, Anani Santos, Martin Komla, André Aku, Pa Augustino de Souza et Sylvanus Olympio, ont mis en œuvre diverses stratégies : des grèves et des réunions clandestines.
Lomé, bastion de la lutte et de la proclamation

Les pères de l’indépendance ont mené une lutte pacifique pour atteindre leur objectif. Les rencontres étaient interdites à Lomé. Les réunions étaient clandestines et il y avait des gens qui se chargeaient d’en informer la population. Madame Honorine Kanlé Zukong, infirmière de son état à la retraite, âgée de 85 ans que nous avons rencontrée chez elle à Gbenyedzi a indiqué que : « Les annonces ne pouvaient pas se faire à la radio. Cependant les informations se donnaient de bouche à oreille ».
Parmi les annonceurs se trouvait une dame nommée Kpotolesegbo que les soldats bastonnaient à chaque occasion, mais qui ne se décourageait jamais d’informer la population de la tenue des réunions au domicile de M. de Souza. Elle dit se rappeler qu’à l’époque, elle était mobilisée pour le défilé au stade municipal de Lomé. « On nous avait donné des consignes de répondre Ablodé, lorsque la question nous serait posée de savoir ce que nous désirons. Lorsque Mulhouse posa la question, toute la foule s’écria Ablodé. Suite à cette réponse, des jeunes se sont rués sur le mât, ont arraché le drapeau français et l’ont déchiré. Aussitôt, ils ont été arrêtés par les forces de l’ordre et la foule a été dispersée », a-t- elle raconté. M. Fréséric Sedo, enseignant à la retraite, à qui nous avons rendu visite à son domicile à Kodjoviakopé se rappelle, « A l’époque, j’étais âgé de 13 ans et j’étais au cours primaire catholique de Kodjoviakopé. Nous avions été mobilisés pour le défilé », a-t-il poursuivi.
Les deux témoins de l’évènement se souviennent que le 26 avril, toute la population s’était mobilisée déjà à partir de 16 heures pour assister à la proclamation de l’indépendance qui mettait fin à la domination coloniale, au paiement des impôts et taxes par la force et aux travaux forcés. Des groupes folkloriques et des chorales chantaient et dansaient pour entretenir les participants.
« Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? »

A minuit, le président Sylvanus Olympio proclama l’indépendance du Togo : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? La nuit est longue, mais le jour vient. Notre cher Togo, notre terre bien-aimée, devient aujourd’hui, au moment même où je parle, un pays libre. Le peuple togolais devient une nation indépendante, souveraine, appelée à participer à la vie internationale, de concert avec les autres nations, sur un pied de complète égalité ». Cette proclamation marqua la naissance de la première République togolaise, placée sous la direction de Sylvanus Olympio en tant que premier président.
A l’issue de la cérémonie officielle marquée par des discours, la montée du drapeau togolais et un défilé riche en couleurs, les festivités se sont poursuivies dans les quartiers avec des réjouissances populaires. M. Frédéric Sedo s’est souvenu que « les groupes folkloriques Agueshe et Adzro ont presté à Kodjoviakopé et ont fait danser toute la population. Les courses des pirogues sur la mer ont aussi marqué cette journée-là ».
M. Zinsou Johnny, 92 ans, rencontré à Assivito a indiqué qu’il y avait un pique-nique grandiose à la plage en face de l’hôtel Lebene. Le succès de ce pique-nique a fait qu’il a été de nouveau organisé le 1ᵉʳ mai et est devenu une tradition.
La célébration de l’évènement ne s’est pas limitée qu’à Lomé.
Les autres villes dans la même ferveur
A Agou Akplolo, dans la préfecture d’Agou, les populations ne se sont pas fait conter l’événement. Ne pouvant pas se déplacer à Lomé, la population s’est regroupée autour des rares postes radio du village de l’époque pour suivre en direct l’évènement.

M. Gameli Yao Etsè, cultivateur de 94 ans, a révélé qu’à deux heures de la manifestation, « nous avions formé des groupes et capté la radio Lomé pour suivre en direct l’évènement. A minuit, nous avions appris la montée des couleurs, mais nous étions étonnés d’apprendre que le drapeau s’est arrêté de monter. Après quelques instants, le drapeau a enfin atteint le sommet du mât. Nous avions entendu la voix de notre héros d’alors résonner ‶ablodé″, ‶ablodé″, ‶ablodéé gbadzaa″. Nous avions sauté et pleuré de joie. Nous sommes restés éveillés toute la nuit, chantant, dansant, sautant comme des petits bambins. L’effervescence était à son summum. Que ce soit la veille, le jour de l’indépendance ou le lendemain, nous avions fait des sacrifices en l’honneur des dieux et avions fêté ».
Dame Kavegue, âgée d’environ 103 ans et résidant à Agou Akplolo, vivait à l’époque à Tsévié lors de la proclamation de l’indépendance. Elle a déclaré que les jours avant l’indépendance étaient marqués par des violences, ce qui a amené certains à se réfugier au Ghana. Mais très vite, le calme est revenu selon elle dans la foulée de la proclamation de l’indépendance par Sylvanus Olympio. Elle soutient que dans les quartiers, la joie était débordante. Les fêtes, les accolades, les danses, les rires fusaient çà et là. L’émotion était au rendez-vous, la joie si grande. « Enfin nous sommes libres », « C’est fini la servitude », « Désormais nous pouvons dormir et nous réveiller sans être inquiétés », scandaient les uns et les autres. Après l’indépendance, des réfugiés qui avaient quitté le pays à cause des violences sont revenus rejoindre leurs familles.
Un autre témoin exprime son ressenti : « Avant l’indépendance, c’était la souffrance extrême due aux travaux forcés, des tortures, des corvées et des punitions que nous imposaient les colons. L’indépendance nous a vraiment donné la liberté totale », a-t-il dit.
Une mobilisation spontanée et volontaire à Sokodé

Le cadre de la célébration à Sokodé était un grand espace devant le nouveau marché de la ville. La population s’y était réunie pour vivre l’évènement. Déjà du coucher du soleil à la nuit du 26 avril 1960, les autorités administratives, religieuses, des hommes, des femmes et des jeunes, vêtus de leurs habits de fête, étaient là pour vivre la soirée de la liberté.
M. Moumouni Tchakala, retraité de 81 ans basé à Koma 1, avait eu la chance de vivre l’évènement. Il se remémore : « Les gens attendaient ce moment crucial. Lorsque minuit sonna, le drapeau a été monté. Il faut entendre les cris « Ablodé ! ablodé ! ablodé ! » partout. Les tam-tams battaient. C’était la joie. Les gens criaient, chantaient la libération du Togo. Ils chantaient le Togo libéré, le Togo indépendant ».
La population chantait aussi la fin des travaux forcés, la fin de la collecte des impôts. Elle chantait beaucoup de choses. « Je vous dis que c’était un moment incomparable. On ne peut plus vivre ce moment-là. C’était la naissance du Togo nouveau », a confié M. Moumouni. Il conclut que « On n’a invité personne. Les gens sont venus d’eux-mêmes, de très loin pour certains, avec des tam-tams sur la tête ».
Un autre témoin de l’évènement, Daro Kibong, 115 ans, ancien ambassadeur et habitant à Kossombio, a précisé que la célébration était spontanée. « Ablodé, c’était sur toute l’étendue du territoire. J’avais un grand frère qui n’était pas dans la ville de Sokodé. Il était à Tchalo mais était venu pour participer à l’évènement ».
Des promesses et un optimisme déçus
Après l’indépendance, le pouvoir d’achat est devenu plus abordable. « Ce que nous achetions à 250 Fcfa avant est devenu moins cher, soit 150 Fcfa par exemple. Mais depuis, la vie a commencé à devenir chère jusqu’à aujourd’hui », affirme-t-elle.
Cet espoir fut de courte durée. La joie de l’indépendance fut brève avec le départ brusque du père de l’indépendance. « Ce départ nous a laissés sur notre soif et dans un triste sommeil qui nous hantent jusqu’aujourd’hui », a rapporté Gameli Yao Etsè. Pour M. Frédéric Sedo, le coup d’État a engendré de graves conséquences négatives, surtout sur le plan éducatif : « Certains qui avaient des bourses et des demi-bourses ont vu leurs bourses suspendues. Cela les a empêchés de poursuivre les études à Togoville l’année suivante ».
Somme toute, les pères de l’indépendance ont acquis l’indépendance pour le peuple togolais. Il nous appartient aujourd’hui de travailler pour le développement du Togo afin qu’il devienne l’or de l’humanité.






