
Par Joseph KANDA
Dans la région des Savanes, où les traditions et les rapports de pouvoir demeurent largement marqués par le conservatisme, l’émancipation des femmes peine encore à s’imposer. Pourtant, un changement discret mais profond est en marche.
Des hommes, des pères, des chefs de famille et des leaders communautaires choisissent désormais de devenir des alliés visibles de la cause des femmes. Parmi eux, les « papas champions » incarnent une véritable révolution silencieuse. Ils déconstruisent les stéréotypes de genre, partagent les responsabilités domestiques, soutiennent la scolarisation des filles et défendent publiquement les droits des femmes.
Ce portrait met en lumière le parcours de l’un de ces « papas champions », dont l’engagement démontre que l’égalité entre les femmes et les hommes ne se limite pas aux lois, mais se construit chaque jour, au sein des familles et des communautés.
Un engagement né d’une conviction personnelle
À Nassak, dans le canton de Pligou, préfecture de Tandjouaré, demeure M. Kolani Yendoulan, agriculteur d’une cinquantaine d’années, marié et père de famille. Inspiré par des campagnes locales de sensibilisation et animé par la volonté d’offrir à ses filles les mêmes opportunités qu’à ses fils, il est devenu l’un des « papas champions » les plus engagés de sa localité.
Son choix personnel est progressivement devenu un moteur de changement collectif. Il partage les tâches ménagères, défend le droit des filles à l’éducation, encourage la participation des femmes aux prises de décision et s’exprime ouvertement contre toutes les formes de Violences basées sur le genre (VBG). Son exemple inspire aujourd’hui d’autres pères à remettre en question certaines pratiques discriminatoires et à promouvoir les droits des femmes.
D’un père de famille à un acteur du changement

M.Kolani Yendoulan raconte son parcours avec simplicité et détermination. Chef de ménage, il travaille quotidiennement aux champs pour subvenir aux besoins de sa famille. Mais cette activité ne l’empêche pas de s’investir pleinement dans la vie du foyer. Il prépare parfois les repas, accompagne ses filles à l’école et suit attentivement leur parcours scolaire.
« J’ai compris que si je ne faisais rien, mes filles n’auraient pas les mêmes chances que mes fils. Alors, j’ai voulu qu’elles sachent que leur avenir dépend aussi de nous, les pères », confie-t-il avec un sourire empreint de conviction.
Le véritable déclic survient lors d’une campagne de sensibilisation organisée par la coordination régionale de la Croix-Rouge togolaise (CRT) des Savanes. Marqué par les témoignages édifiants et les conséquences des VBG, il décide de s’engager comme « papa champion ». Il bénéficie ensuite de plusieurs formations portant notamment sur les droits des femmes, la santé de la reproduction et les VBG.
À partir de ce moment, il prend une décision qu’il qualifie de simple mais déterminante, à savoir : donner davantage de place à son épouse dans les décisions familiales, protéger l’avenir de ses filles et encourager d’autres hommes à suivre cette voie.
Des gestes quotidiens qui transforment la communauté
Au sein de son foyer, M. Kolani partage les tâches ménagères lorsqu’il en a la possibilité et s’occupe activement de ses enfants. Les décisions familiales sont désormais prises de concert avec son épouse, qu’il consulte régulièrement. « Aujourd’hui, il m’aide et s’implique davantage. Nos filles ont des ambitions et nous les soutenons », témoigne cette dernière.
Au-delà du cercle familial, M. Kolani et les autres « papas champions » animent des séances de sensibilisation et des causeries éducatives sur les droits des femmes et leur autonomisation. Ils encouragent également la participation des femmes aux réunions consacrées au développement du village afin qu’elles puissent exprimer leurs avis et formuler des propositions.
Son engagement va encore plus loin. Il dénonce les mariages précoces, intervient comme médiateur dans les conflits familiaux, accompagne les jeunes pères dans leur rôle éducatif et collabore avec plusieurs comités locaux pour promouvoir l’égalité entre les sexes et l’équité de genre.
Cet engagement n’a, toutefois, pas été exempt de difficultés. À ses débuts, M. Kolani a dû faire face aux moqueries et aux critiques de certains membres de sa communauté. « On m’a dit que j’étais ridicule, que ce n’était pas le rôle d’un homme d’aider sa femme à la cuisine », se souvient-il.
Mais sa persévérance a fini par faire taire les sarcasmes. Les résultats observés dans son foyer ont progressivement convaincu même les plus sceptiques. Aujourd’hui, ses filles poursuivent leur scolarité dans de bonnes conditions et un climat d’entente règne au sein de sa famille.
Des résultats visibles et un modèle qui fait école
Les effets de cet engagement sont désormais perceptibles. Les performances scolaires des filles de M. Kolani se sont améliorées, les responsabilités domestiques sont mieux réparties et plusieurs couples de la communauté se sont inspirés de son exemple.
Dans les réunions villageoises, la parole d’un père qui défend la scolarisation des filles est aujourd’hui davantage écoutée. Des mariages précoces ont été reportés, certaines filles ont repris le chemin de l’école et le tabou entourant le rôle des hommes dans la promotion des droits des femmes commence à s’estomper.
Le coordinateur régional de la CRT des Savanes, Karabou Amèlouzim constate une évolution significative dans la prise en compte des droits des femmes à Nassak. « Les papas champions rendent la promotion des droits des femmes plus audible et mieux acceptée au cœur des ménages », souligne-t-il. Selon lui, cette approche produit des résultats parce qu’elle s’appuie sur la crédibilité dont bénéficient les hommes dans un contexte encore fortement marqué par le patriarcat.
« Lorsqu’un père fait le choix visible de soutenir l’égalité, il réduit la stigmatisation et crée un véritable effet d’entraînement social », explique-t-il. Il estime toutefois que cet élan devra être consolidé par un renforcement de la formation des hommes, un meilleur accompagnement économique et institutionnel, ainsi qu’une implication accrue des autorités traditionnelles et administratives.
L’exemple de M. Kolani Yendoulan à Nassak illustre qu’une transformation sociale peut naître de gestes simples accomplis au sein du foyer. Dans la région des Savanes, ces initiatives se multiplient progressivement et ouvrent la voie à une société plus équitable. Soutenir, former et valoriser des hommes engagés comme les « papas champions » apparaissent aujourd’hui comme un levier essentiel pour faire des droits des femmes une réalité durable plutôt qu’une exception.






