
Par Marie Gomez
Le drapeau national du Togo est l’un des principaux emblèmes de la République, consacré par la Constitution au même titre que l’hymne et les armoiries. Il incarne l’unité, les valeurs et l’identité du peuple togolais.
A ce titre, son utilisation est strictement encadrée par les lois en vigueur. Le Code pénal togolais, notamment en ses articles 490 à 492, sanctionne toute atteinte ou outrage porté aux emblèmes nationaux. Toute dégradation, profanation ou usage irrespectueux du drapeau expose son auteur à des sanctions pouvant aller jusqu’à des peines d’amende ou d’emprisonnement.
Au-delà de la répression, l’usage du drapeau répond également à des règles administratives précises. Par exemple, certaines autorités, comme les chefs de canton, sont spécifiquement habilitées à hisser le drapeau dans des contextes officiels, ce qui souligne son caractère institutionnel et solennel.
Selon Dr. Maman Halourou, enseignant-chercheur vacataire au département d’histoire de l’Université de Lomé (UL), le drapeau est avant tout un symbole politique, historique et identitaire. Il représente la souveraineté d’un Etat, son unité nationale et les valeurs fondatrices de la nation. Dans le cas du Togo, le drapeau multicolore adopté le 27 avril 1960 au moment de l’indépendance incarne à travers le vert, l’agriculture, l’espoir et la richesse naturelle ; le jaune, les ressources économiques et le travail ; le rouge, le sang versé pour la liberté ; et l’étoile blanche, la paix, la dignité et l’unité nationale.
Pour l’historien, au-delà de ses couleurs, le drapeau est une mémoire condensée de l’histoire nationale, un marqueur d’appartenance collective.
Un symbole juridiquement protégé mais peu encadré dans l’usage quotidien
Le droit togolais reconnaît clairement la valeur du drapeau. A travers la Constitution, il est élevé au rang d’emblème national. Cette reconnaissance est renforcée par le Code pénal qui sanctionne les atteintes aux emblèmes nationaux. Cependant, ces dispositions ont une portée essentiellement répressive. Elles punissent les atteintes graves, mais ne définissent pas de manière détaillée les conditions d’un usage quotidien, ordinaire ou commercial du drapeau. C’est dans cet espace que s’installe une zone grise.
La commercialisation du drapeau : une pratique tolérée mais non explicitement encadrée
Dans les rues togolaises, le drapeau est aujourd’hui largement commercialisé. Il est vendu sous diverses formes : comme de petits fanions, accessoires, tissus, objets décoratifs…
A ce jour, il n’existe pas de texte clairement identifié interdisant ou réglementant strictement cette vente au grand public. On peut donc considérer que cette pratique est tolérée de fait, tant qu’elle ne s’accompagne pas d’un usage portant atteinte à la dignité du symbole. Toutefois, cette banalisation commerciale pose une question de fond. Un emblème national peut-il être traité comme un produit ordinaire sans risquer de perdre sa portée symbolique ?
Quand et comment utiliser le drapeau ?
L’utilisation du drapeau obéit à des règles protocolaires et symboliques précises, même si elles ne sont pas toujours connues du grand public. En effet, le drapeau s’utilise lors des fêtes nationales, notamment l’indépendance, pendant les cérémonies officielles (discours, visites d’État, commémorations) ; dans les institutions publiques, écoles, casernes, administrations ; lors d’événements internationaux (sportifs, diplomatiques).
Le drapeau doit être respecté, propre et non détérioré. Il ne doit pas être utilisé comme simple objet décoratif banal, ni être modifié, déformé ou utilisé à des fins commerciales inappropriées. Lorsqu’il est hissé, il doit occuper une position d’honneur. « Le drapeau n’est pas un accessoire ordinaire ; son usage implique une certaine solennité », a dit Dr. Maman Halourou. L’historien poursuit que cependant, certaines pratiques observées comme le port du drapeau à la ceinture, ou sous forme d’accessoire vestimentaire non conventionnel, peuvent être perçues comme une banalisation, voire une dégradation symbolique. Il a ajouté que même si ces gestes ne relèvent pas nécessairement d’une infraction pénale au sens strict, ils posent un problème de cohérence institutionnelle.
Le spécialiste de la paix, du développement, et de la citoyenneté, à la direction de la formation civique du ministère de la Justice et des Droits humains, Kokovena Yawa Dzigbodi, a indiqué lors d’une campagne dédiée aux couleurs nationales à Lomé que c’est le manque de respect aux couleurs nationales qui a amené son département, en prélude à la célébration des 66 ans d’indépendance du Togo, à organiser cette campagne du 20 au 23 avril à travers les établissements scolaires de toute l’étendue du territoire national afin d’inculquer aux apprenants ce devoir civique.
Selon M. Kokovena, l’incivisme se situe à trois niveaux. « Il y a des gens qui ne connaissent pas ce qu’ils doivent faire et nous les qualifions d’inciviques. Il y en a certains qui négligent certaines réalités. Le gros lot, c’est ceux qui connaissent bien mais qui défient l’autorité ou qui défient la loi. Nous nous disons qu’il faut commencer par combattre l’ignorance et renforcer la fibre patriotique chez nos enfants dès le bas âge afin qu’ils puissent transmettre aussi ces connaissances aux parents et à ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître le drapeau, sa signification et sa valeur symbolique », a-t-il expliqué.
Le spécialiste de paix est aussi revenu sur l’article 491 alinéa 2 du code pénal qui prévoit des amendes entre 50 000 et 200 000 FCFA pour incivisme. Selon lui, lorsque le drapeau est profané en réunion ou en public, l’amende est plus élevée. Il varie de 500 000 à 2 000 000 FCFA ou une peine d’emprisonnement. « Le drapeau est obtenu à la suite de grandes luttes. Donc lui manquer de respect, c’est injurier nos aïeux qui ont lutté pour nous arracher l’indépendance. » a-t-il insisté.
Le drapeau togolais reste juridiquement protégé, mais socialement banalisé. Entre respect institutionnel et appropriation populaire, il évolue aujourd’hui dans une zone d’ambiguïté.
Ce constat ne traduit pas nécessairement un manque de patriotisme, mais plutôt l’absence de repères clairs. Dès lors, la question n’est pas seulement juridique : elle est aussi culturelle et civique. Redonner au drapeau toute sa valeur passe autant par une éventuelle clarification des règles que par une prise de conscience collective de ce qu’il représente réellement.






