
Par Michel KPEMISSI
La société togolaise fait face, aujourd’hui, a une montée inquiétante de l’incivisme. Des injures réciproques, des moqueries, des obstructions de caniveaux, des déversements des eaux sales sur les chaussées, et l’impolitesse, entre autres, caractérisent, quotidiennement, la vie de bon nombre de citoyens dans les rues de Lomé et d’autres grandes villes du pays. Quelles en sont causes, et comment combattre ces anti-valeurs dans le pays ?
Des causes structurelles et comportementales

D’après le président de l’Association « Urgence civisme », Konaté Sébastien, l’incivisme résulte de plusieurs causes structurelles et comportementales, notamment en milieu urbain. Il a signalé que ce phénomène gagne de plus en plus de terrain au Togo dans la mesure où, évoluant dans une pauvreté extrême, les parents ont démissionné de leurs rôles d’éducateurs à la base. Il a ajouté que l’Etat, confronté à de nombreuses difficultés, peine à mobiliser les ressources pouvant assurer une bonne éducation à sa jeunesse. En outre, relève-t-il, il y a une culture de l’excuse empêchant de sanctionner à la limite, de punir les agissements de certains citoyens. L’expert évoque aussi le non-respect et la méconnaissance des lois. Pour lui, une grande partie de la population méconnait les textes législatifs, aggravée par un manque de vulgarisation des règles de conduite. Il n’a pas passé sous silence, l’influence des groupes et des réseaux sociaux qui favorise l’imitation de comportements violents ou indécents. Les autres causes évoquées ont trait à la méfiance envers les gouvernants, au manque de transparence dans la gestion des biens publics et au taux élevé d’analphabétisme qui limite l’accès à l’information citoyenne. Aux dires de l’intervenant, ce phénomène se traduit de diverses manières.
Les manifestations de l’incivisme
A en croire M. Konaté, les manifestations sont multiples. Il affirme que dans tous les secteurs règnent l’anarchie. « Combien de personnes parmi nous respectent la queue dans un service public ou un lieu quelconque parce qu’on est pressé, s’interroge-t-il ? Combien de biens ont été saccagés depuis l’indépendance ? Combien d’accidents de la circulation ont tué des familles entières à cause de l’indiscipline notoire de chauffards conduisant en état d’ivresse ? Combien de vies ont été abrégées par manque de port de casques ou de ceintures de sécurité ? Combien de sachets plastiques sont jetés par terre alors que les corbeilles sont tout près ? », a-t-il également questionné. Le président de « Urgence Civisme » a déploré le comportement de marchands ambulants qui prennent possession des chaussées mettant en péril leur vie sous le regard impuissant des forces de l’ordre. Il dénonce aussi les actes de certains individus qui transforment les murs de paisibles citoyens en urinoirs. L’orateur regrette, en outre, les agissements de certains élèves qui menacent et font preuve d’insolence verbale et gestuelle à l’encontre de leurs professeurs. Le manque d’exemplarité de certains cadres du pays qui brûlent les feux rouges ou conduisent en état d’ébriété ou bien sont auteurs d’insultes sur les réseaux sociaux et les médias est également pointé du doigt. M. Konaté a aussi alerté sur la déconsidération des symboles de la nation qui conduit certains habitants à ne pas s’arrêter quand on procède à la montée des drapeaux. Ces anti-valeurs impactent négativement le développement du pays.
L’incivisme fait perdre au pays son prestige d’antan

D’après le secrétaire exécutif de l’ONG « Education-Citoyenneté et développement », Tètoudéma Magnouyaro, les conséquences de l’incivisme sont multiples et néfastes pour le développement du Togo. Il a signalé que du fait de nombreux détournements de deniers publics et autres actes d’incivisme, le pays ne peut qu’accuser un grand retard pour décoller car l’argent n’est pas utilisé à des fins utiles. Pour lui, les conséquences pour le pays sont d’autant plus énormes dans ce sens que les pertes en terme économique sont importantes pour un bus saccagé, des édifices publics vandalisés et également l’incarcération dans des prisons de mineurs qui normalement devraient fréquenter l’école. L’intervenant a relevé l’intolérance qui s’accroît du fait de l’incivisme, la violence qui se répand, de même que la délinquance juvénile et le grand banditisme avec des bandes armées qui perturbent la quiétude des populations, obligées de vivre dans une peur qui ne dit pas son nom. Il a regretté que le Togo ait perdu son prestige d’antan (Suisse d’Afrique, Lomé la belle), à cause de l’incivisme grandissant se caractérisant, entre autres, par des scandales financiers, l’insalubrité, la dépravation des mœurs, autant de facteurs qui, selon lui, sont non conformes à nos valeurs et à nos croyances. M. Tétoudèma a souligné l’urgence de solutions contre ce fléau.
Il est temps de changer les attitudes

Le président de « Education-Citoyenneté et développement » estime qu’après 66 ans d’indépendance, il est temps pour les citoyens de changer leurs attitudes en adoptant davantage de comportements civiques et citoyens. Pour lutter contre ces anti-valeurs, M. Tétoudèma a insisté sur l’éducation qui, d’après lui, doit amener à former un Togolais de type nouveau ancré dans les valeurs cardinales telles que la vertu, le courage, le respect, la solidarité, l’honnêteté, le patriotisme et la tolérance, entre autres. La revalorisation de l’instruction civique dans les écoles afin d’avoir des citoyens modèles sur qui compter pour construire le pays est également soulignée. L’orateur appelle l’Etat à la redynamisation de l’opération « Togo Propre » qui donne déjà de bons résultats. L’organisation permanente des campagnes d’éducation et de sensibilisation à la citoyenneté par des affiches et à travers les médias en ciblant les radios et les télévisions est aussi suggérée. L’intervenant demande également aux gouvernants d’améliorer les conditions de vie des Togolais afin que le parent démissionnaire puisse de nouveau s’occuper de sa progéniture.
Les pouvoirs publics sont aussi invités à réussir le pari de « l’éducation pour tous » étant donné que bon nombre d’actes d’incivisme découlent de l’analphabétisme. Ils doivent, en outre, œuvrer pour une application stricte de la tolérance zéro pour instaurer l’ordre dans le milieu urbain et de surcroit extirper de la circulation les nombreux « chauffards » qui roulent sans permis de conduire. Il a précisé que cette recommandation passe par un renforcement des effectifs de la police.






