
Par Michel KPEMISSI
Environ 300 000 motos font du taxi au Togo, selon les chiffres du Collectif des organisations syndicales des taxis motos du Togo (COSTT) fournis en 2016. Le phénomène « Zémidjan » (« amène-moi vite » en fon) ou « Oleyia » (« Tu y vas ? » en Mina) date des années 90, largement inspiré de l’exemple du Bénin. Le phénomène s’est amplifié avec l’apparition sur le marché de motos à prix modéré fabriquées en Chine. Cependant, à Sokodé comme dans d’autres villes du pays, la majorité de ces motos circulent sans plaque d’immatriculation. Comment peut-on expliquer cette situation ? Qu’en pensent les usagers de la route ? Quelles sont les dispositions prise par l’Etat pour y faire face ? Ces mesures sont-elles respectées ? A qui la faute ?
Se déplacer à Sokodé à bord de voiture-taxi ou de bus est parfois un calvaire à cause de l’état quasi impraticables de certaines artères, et les engins à quatre roues ne peuvent accéder à tous les coins de la ville. C’est là qu’interviennent les motos. Elles facilitent la circulation des habitants en un temps record.
La plupart des conducteurs transportent deux ou trois personnes et roulent à vive allure, malgré le fait qu’ils n’ont pas de plaques d’immatriculations pouvant permettre de les identifier en cas d’infraction. Ils exposent ainsi les usagers de la route à de multiples dangers.
Pourquoi ces motos circulent sans plaque
M.Koriko Idrissou, un des conducteurs de taxi-moto explique pourquoi ils roulent sans plaque : « Les Zémidjans font l’objet de multiples tracasseries de la part des agents de l’ordre. Ils traquent même le conducteur qui a la plaque, le permis et le casque. C’est pourquoi, nous, nous avons décidé de conduire comme ça ».
Pour M. Abdoulaye Nourridine, le manque de moyens explique cette situation : « vous savez c’est très difficile de réunir l’argent pour payer une moto et une fois que c’est fait où trouver l’argent pour les formalités de la plaque c’est là le problème et c’est ce qui fait que beaucoup d’entre nous roulons sans plaque ».
Akorgo Idrissou attribue l’abondance de motos sans plaque dans la ville à la porosité des frontières. « Nul n’est censé ignorer que nos frontières sont poreuses et s’il y a beaucoup de motos non immatriculées en circulation à Sokodé cela est dû en partie à cela. Vous voyez ma moto comme celles de beaucoup de mes camarades Zémidjaman ont emprunté ce circuit. Nous les achetons moins chères dans les pays voisins, nous passons par des voies détournées pour échapper au contrôle des services des douanes et c’est comme ça qu’elles se retrouvent sur nos routes », confie-t-il.
Avis des autres usagers de la route
Agoro Sourad, un fonctionnaire rencontré dans la ville de Sokodé condamne cette pratique de rouler sans être identifié. Selon lui, cette situation est plus spécifique dans la ville de Sokodé.
«A Lomé comme dans les autres villes des gens roulent sans plaque d’immatriculation. Mais à Sokodé, on a l’impression que toutes les motos sont sans plaque et il est impossible de vérifier quel Zémidjan a enfreint aux règles de bonne conduite », se plaint-il. D’autres usagers de la route estiment que cette situation est inacceptable.
« D’une manière générale, ces motocyclistes roulent à tombeau ouvert. C’est très grave s’ils n’ont pas de plaques d’immatriculation parce qu’il n’y a pas moyens de les identifier en cas d’accidents », a souligné Dermane Alidou, habitant de la ville.
La circulation des motos est depuis à la base d’une controverse dans la ville. Pour certains, les taxis-motos allègent les difficultés de déplacement dans la ville. Ils indiquent que ces engins facilitent la circulation mêmes dans les quartiers dépourvus de bonnes routes.
« Un samedi, je revenais d’une fête de mariage à minuit et je devais me rendre au quartier Kouloundè. Il n’y avait plus de taxis en circulation, mais beaucoup de taxis-motos. J’ai fait appel à un d’entre eux, qui m’a amené jusque chez moi, moyennant 600 FCFA », témoigne un habitant de la commune de Tchaoudjo 1.
Même des policiers de la sécurité routière apprécient l’apport des taxis-motos. A plusieurs reprises, les « Zémidjans » ont aidé ces policiers, en cas d’accidents des véhicules, de pourchasser et arrêter les chauffeurs fugitifs.
Les avis étant partagés, d’autres habitants ne jurent que sur l’interdiction des taxi-motos sur les routes de Sokodé. Ils les accusent d’enfreindre régulièrement le code de la route.
Quelles sont les dispositions prise par l’Etat pour y faire face
Selon l’adjoint au commandant de la division de la sécurité routière de Sokodé, Adjt Akpa Folikué la circulation des engins sans plaque d’immatriculation est interdite. Pour lui, ceci entre dans la lutte contre l’insécurité car la plupart des bandits opérant dans la ville ont ce genre de motos. « Les motos qui opèrent soit la nuit ou bien les motos qui opèrent des braquages auprès des cambistes sont souvent des motos sans plaques. Pour des raisons sécuritaires, nous continuons à sensibiliser les conducteurs pour leur montrer le bien-fondé d’immatriculer leurs motos. Il n’y a pas de raisons que les gens circulent sans plaque d’immatriculation », a-t-il affirmé. Pour obliger tous les conducteurs de motos à immatriculer leurs engins, l’Etat a demandé aux sociétés de vente de motos d’inclure le montant pour les formalités des plaques d’immatriculation lors de l’achat des motos. Outre ces mesures, les services des douanes veillent également aux frontières pour empêcher le convoiement sur le territoire national des motos par des entreprises non autorisées. L’Etat place aussi des agents de la sécurité routière sur les routes pour traquer les motos sans plaques. En outre, les agents des douanes effectuent de temps à autre des descentes inopinées sur le terrain pour arrêter les motos sans plaque et obliger leurs propriétaires à s’acquitter des frais de formalités d’immatriculation avant tout retrait de leurs engins.
Ces mesures sont-elles respectées sur le terrain ?
Dans la pratique certaine de ces mesures ne sont pas systématiquement respectées, notamment celle obligeant le vendeur à intégrer directement lors de la vente le coût de l’immatriculation au prix de vente de la moto. Un gérant de magasin de vente de motos atteste : « Lorsque les gens viennent pour acheter les motos, ils sont libres de décider s’ils veulent payer ou non avec les frais d’immatriculation ». Et un autre de renchérir « Nous n’obligeons personne, c’est au client de décider ». Par ailleurs, il est regrettable de constater que certains agents de la sécurité routière bien qu’ayant arrêté les motos sans plaque laissent les conducteurs repartir moyennant quelques sous.
La circulation des motos sans plaque, une responsabilité partagée entre l’Etat et les conducteurs
Selon le document d’une étude du COSTT publié en 2016, le travail des Zémidjan génère une forte activité économique. Pour Lomé uniquement, cela représente 47 milliards de FCFA pour les conducteurs ; 35 milliards pour les propriétaires, 2 milliards pour les garagistes, 62 milliards pour les compagnies pétrolières, 500 millions pour l’Etat au titre d’impôts et 5 milliards en achat de pièces détachées.
« La contribution du secteur à l’économie nationale n’est pas négligeable. L’Etat doit nous aider à le professionnaliser pour en faire une entreprise pérennee », souligne François Komlanvi Gbim-Djo Agbo, le coordinateur national du COSTT.
Pour Touré Tamimou, des conducteurs sont fautifs de circuler sans plaque d’immatriculation mais la responsabilité de l’Etat est aussi engagée au regard des apports du secteur à l’économie nationale. Il invite l’autorité publique à faire respecter ses propres mesures pour faire disparaitre ces motos non immatriculées de la circulation routière.
« Pour une solution durable, l’Etat devrait installer ses agents préposés dans les magasins ou sont vendus les motos afin de persuader les potentiels acheteurs à se faire identifier sur place. Les frais à payer comprendraient notamment la TVA, le prix de la moto, la plaque et le permis de conduire. C’est aussi un autre emploi que l’Etat pourrait créer pour les autres chômeurs », propose cet enseignant d’école primaire.
Quant à Moustapha Safiou, retraité, il convie les agents de la sécurité routière à faire leur travail sans se laisser corrompre. : « C’est vrai que l’Etat ne peut rien contre les frontières poreuses. Mais si les agents de la sécurité routière ne sont pas corrompus je pense lorsqu’ils arrêteront les motos sans plaque, ils dirigeront systématiquement les propriétaires vers les services compétents pour les formalités d’immatriculation comme le font les douaniers lorsqu’ils descendent sporadiquement sur le terrain », suggère-t-il.
Le taxi-moto a définitivement révolutionné le secteur des transports. D’une activité marginale et essentiellement circonscrites aux zones rurales et périurbaine, le transport à deux roues est devenu un véritable moyen de transport et une bonne façon de pallier l’absence de transport public. Cette profession reste toutefois dans l’informel et il urge d’organiser et de professionnaliser le secteur en mettant notamment fin à la circulation des motos sans plaque d’immatriculation.






