Attikpo Yao ATOP Kpalimé
Pendant le week-end du 1er au 2 octobre dernier, les autorités préfectorales et municipales de la ville de Kpalimé ont reçu la visite de l’ambassadrice de France, Mme Caballero Jocelyne pour une séance de travail. A l’issue de cette visite, la diplomate française a été faite Reine-mère de la ville de Kpalimé, une distinction pour lui témoigner l’affection des autorités administratives et traditionnelles de la ville de Kpalimé.

Quel est le sens et la particularité de cette fonction noble dans la région du grand Kloto ? Pour répondre à cette question, l’ATOP a approché des connaisseurs de la chose pour comprendre les différents contours de ce titre dévolu à certaines femmes dans la zone ouest de la région des Plateaux plus précisément dans le grand Kloto qui comprend les préfectures d’Agou, Danyi, Kloto et Kpélé.
La fonction de Reine-Mère une institution coutumière qui est une particularité de la zone du sud-ouest du Togo. Il s’agit d’une intronisation des cheffes traditionnelles femmes appelées ‘’Mama ou Nyonufia’’ ou encore Reines-mères. Cette intronisation se fait au même moment que celle des chefs traditionnels hommes. Les Reines-Mères sont garantes des us et coutumes et de la perpétuité des traditions en tant que premières concernées par l’éducation et la socialisation des jeunes. Tout comme les chefs traditionnels, elles jouissent d’une autonomie administrative qui leur confère une cour et un cahier de charge bien défini. Elles sont également censées participer au règlement des litiges ainsi qu’aux activités coutumières et rituelles de leurs localités liées au genre avec les chefs traditionnels hommes.
Les origines de cette distinction
Dans l’organisation des communautés Ewé installées au sud-ouest (zone du grand Kloto : Kloto, Danyi, Kpélé, et Agou) suite à Leur exode de Notsè, la Reine mère connue sous le titre de « Nyonufia » joue une fonction essentielle. En tant qu’image des femmes devant les responsables politiques du village et devant les divinités tutélaires, elle assiste au conseil du village et prend part aux rencontres religieuses qui sont des volets essentiellement réservés aux hommes. Cette présence féminine tire ses origines des contacts entre les Ewé de l’ouest et les Akan du Ghana suite aux invasions successives des ashantis du Ghana. Après la victoire des ashantis, ceux-ci ont donc imposé au peuple éwé de la zone l’ensemble des croyances traditionnelles, coutumes et pratiques religieuses du peuple Akan du Ghana.
Les reines mères ont un rôle important dans la tradition Akan qui est basée sur la descendance matrilinéaire. Elles sont présentes dans le royaume ashanti qui fait partie du groupe ethnique Akan. Dans les régions du Ghana où la culture Akan est prédominante, il y a un chef et une reine qui règnent en parallèle au système politique moderne.
Signalons que la position des femmes éwé du sud-ouest du Togo diffère de celle des autres groupes éwés installés au Sud et à l’Est aux origines identiques. La conception traditionnelle selon laquelle « Nyonu me do va dido ce qui signifie la femme n’urine pas comme l’homme », qui met l’accent sur la particularité de la constitution physique de l’homme le plaçant nettement au-dessus de la femme, n’est plus adaptée à la position des femmes éwé du sud-ouest.
Rôle de la Reine mère en pays Ewé
Selon la Reine-mère, Mama Adzino II de Yikpa-Dafo dans la préfecture de Danyi, une Reine Mère est une des composantes de la chefferie traditionnelle dans l’espace Ewé au sud-ouest du Togo. « Si on compare la chefferie traditionnelle au gouvernement actuelle, la Reine Mère ou « Nyonufia » serait la ministre de l’Action sociale, de la Promotion de la Femme et de l’Alphabétisation », a précisé la Reine mère de Yikpa-Dafo. Le rôle de cette personnalité traditionnelle, dit-elle, est de s’occuper des affaires liées aux femmes aux enfants et à la jeunesse. Elle est un appui non négligeable dans la cour royale, assistante et conseillère directe du Roi ou du chef traditionnel et sert de courroie de transmission entre la population et le Roi ou le chef traditionnel. La Reine Mère est, selon Mama Adzino II, un maillon très important dans la chaine de coordination des différentes affaires et différents services de la cour royale ou de la chefferie traditionnelle.
Abondant dans le même sens, le chef canton d’Agome-Yo, Togbui Tsaly XI a indiqué que pour les jugements, des affaires concernant la communauté, la Reine mère reste toujours aux côtés du chef traditionnel pour le règlement de ces litiges. « La Reine mère s’occupe en particulier plus des affaires des femmes, du développement des femmes dans la communauté, notamment celles concernant leur bien-être, leur développement sont confiées à la réflexion de la Reine mère », a précisé Togbui Tsaly XI.
En consacrant l’ambassadrice de France, Mme Caballero Jocelyne, Reine mère de la ville de Kpalimé, on lui attribue ainsi tous les pouvoirs et honneurs dévolus aux Reines mères dans la région du sud-ouest du Togo.
Une pratique qui se fragilise
Au fils des temps, l’influence et l’autorité des Reines mères s’est progressivement fragilisée pour des raisons multiples. La méconnaissance de leurs rôles et responsabilités la population, la non reconnaissance par l’autorité de leur intronisation aux côtés des chefs traditionnels, la modernité, la tentative de récupération ainsi que la pression des chefs traditionnels hommes sont des maux qui minent cette chefferie traditionnelle féminine. Togbui Tsaly XI regrette que dans la société actuelle, le rôle des Reines mère tend à disparaître. « Lorsque vous rentrez dans les communautés aujourd’hui c’est comme les Reines mère n’existent pratiquement pas », a dit le chef. Il a souhaité que le titre de la Reine mère soit institutionnalisé afin de leur permettre de jouer pleinement leurs rôles.
Nécessité de la reconnaissance des Reines Mères
La loi N°2007-002 du 6 janvier 2007 relative à la chefferie traditionnelle et au statut des chefs traditionnels au Togo ne fait aucune mention des Reines mères ou « Nyonufia », quand bien même celles-ci jouent un important rôle dans la chefferie traditionnelle, rôles qu’elles détiennent de la coutume. De l’avis général des traditionnalistes et autres acteurs de développement, il s’avère nécessaire que gouvernement reconnaisse cette fonction en lui conférant un statut. Il ne s’agira pas de les mettre à la place des chefs traditionnels, mais de les conforter dans leur rôle pour accompagner ces derniers surtout dans le règlement de certains litiges ou différends notamment ceux liés à la famille.
Les Reines mères ou « Nyonufia » jouent un rôle important dans la promotion de la paix sociale, le développement de leurs communautés, elles sont des portes voix pour les femmes au niveau local. Elles le feraient davantage en encourageant, par exemple, la participation des femmes aux instances de prises de décisions si cette fonction obtenait une base légale.






