
Par Michel KPEMISSI
Bon nombre d’agriculteurs ont recours à l’agriculture intensive pour augmenter la production, en dépit de ces effets néfastes sur l’environnement. L’utilisation en quantité de pesticides et fertilisants affaiblit les sols, pollue l’air et les plans d’eau. Face à ce constat, les écologistes ont sonné l’alarme pour que les agriculteurs reviennent à des méthodes peu destructives, notamment l’agriculture durable qui est l’une des options privilégiées. Quels sont ses principes et ses enjeux ?
Qu’est-ce que l’agriculture durable
Selon M. Tekou Léandre, Ingénieur agronome à l’ONG « Terre Nourricière », l’agriculture durable est une nouvelle agriculture qui se base sur les principes du développement durable. Il souligne que le concept du développement durable a été instauré dès 1987 après une prise de conscience sur la pollution des sols, l’air et l’eau ainsi que la quantité limitée des ressources naturelles. A partir de là les mentalités changent. Désormais, dit-il, on souhaite que toutes les activités puissent être déployées tout en permettant à la société d’exister sur le long terme. « Autrement dit, l’enjeu est désormais de produire pour le présent, mais tout en s’assurant que cette production puisse encore perdurer pour les générations à venir », a-t-il expliqué. L’agriculture durable, affirme-t-il, poursuit le même objectif et se base sur les piliers du développement durable à savoir l’écologie, l’économie et l’aspect social. Celà signifie qu’en la mettant en application, les agriculteurs doivent accroître leurs rendements sans détruire les ressources et les qualités de l’environnement pour que les générations à venir puissent toujours en vivre.
Les exigences de l’agriculture durable ?
M.Tekou relève que pour instaurer une agriculture durable, les acteurs majeurs de ce secteur doivent tenir compte d’un point essentiel : respecter le système circulaire pour pouvoir conserver, régénérer et améliorer les ressources à leur disposition. « En gros, on revient sur les essences même de l’agriculture, celle pratiquée par nos ancêtres. On cultive, on préserve les ressources, on recycle les déchets, on protège les semences et on protège les espèces», a-t-il poursuivi. Il affirme que dans la pratique, l’agriculture durable doit respecter plusieurs impératifs, entre autres, privilégier l’utilisation des ressources naturelles dont l’eau, utiliser des fertilisants d’origine naturelle qui sont issus du recyclage des déchets animaux et végétaux. « L’on doit employer des composts et du fumier qui permettent d’augmenter le rendement des cultures et de maintenir la qualité des sols», a-t-il ajouté. L’ingénieur agronome a également mentionné parmi les impératifs, l’utilisation des déchets verts en tant que biomasse pour produire de l’énergie, la limitation au minimum possible de l’utilisation de pesticides et d’engrais pour réduire la pollution des zones cultivées. Il prévient que ces produits atterrissent directement dans le sol, pas seulement parce que leur épandage pollue l’air mais aussi les irrigations les transportent jusque dans les milieux aquatiques environnants. En dehors de ces impératifs M. Tekou a insisté sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre, la préservation des pollinisateurs naturels comme les abeilles ainsi que les prédateurs naturels comme les oiseaux, le maintien de la biodiversité, le respect du bien-être animal et le développement de l’économie locale
Différence entre agriculture durable et agriculture biologique ?
On sait maintenant que l’agriculture durable est l’opposé de l’agriculture intensive, mais quelle différence y a-t-il entre elle et l’agriculture biologique (bio)?


L’ingénieur agronome rappelle que l’agriculture durable vise à instaurer une agriculture viable économiquement tout en promouvant l’équité sociale et en respectant l’environnement. « Elle doit satisfaire les besoins actuels tout en préparant déjà les ressources disponibles pour les générations futures », a-t-il ajouté. Dans ce contexte, dit-il, elle se base sur une meilleure gestion des pâturages, la mise en place d’exploitations de polyculture-élevage, l’entretien de l’espace rural et la réduction d’intrants.
D’après M. Tékou, l’agriculture biologique, quant à elle, met en avant le respect de l’environnement, le respect de la terre, le respect des cycles biologiques, le respect des écosystèmes, le bien-être animal, la vie sociale. « Elle cherche à mettre en place un développement économique cohérent. Contrairement à l’agriculture intensive qui utilise massivement des produits chimiques de synthèse, l’agriculture bio se l’interdit. Elle se tourne plutôt vers la gestion de la matière organique », explique-t-il.
Cependant il mentionne que dans un sens, l’agriculture bio peut faire partie de l’agriculture durable puisqu’il est tout à fait possible de se focaliser sur les principes du bio tout en instaurant un secteur viable pour de longues années.
Des témoignages
M.Tchamiè Aklesse, un vieil agriculteur que nous avons rencontré dans le canton de Lama-Tessi, à 25 km au sud de Sokodé, témoigne « Moi ça fait des années que je pratique l’agriculture. Je cultive, entre autres, le maïs, le haricot, le soja, l’igname. J’ai entendu parler de l’agriculture durable ça vous mentir, je ne sais pas ce que c’est vraiment on m’a juste expliqué qu’il faut que j’utilise moins de pesticides et de fertilisants. Mais moi je vais être francs avec vous mes terres sont déjà surexploités et si je n’utilise pas beaucoup de ces produits mes récoltes seront maigres et je ne sais pas comment rentrer dans mes dépenses et comment nourrir mes femmes et mes enfants ».
Quant à Moumouni Tchédré, un jeune paysan dans le village de Yao Kopé, à 15 km au sud de Sokodé, il dit expérimenté l’agriculture durable sur une petite parcelle de terre pour voir ce que ça donne avant de la déployer à plus grande échelle. « Moi pour le moment je n’ai pas encore adopté cette agriculture dans mes champs, je suis en train de l’expérimenter sur une petite parcelle. Cette année j’ai fait une récolte mitigée. L’année prochaine, je vais reprendre l’expérience et si elle est n’est pas concluante, je ne vais pas l’adopter ».
Pour sa part, Mme Salimatou Ouronilé, agricultrice à Amaïdè, une localité située à 25 Km au nord de Sokodé, est formelle. « Moi j’ai entendu parler de l’agriculture durable. Pour de petites superficies on peut faire mais si c’est pour de grands hectares de terres on ne peut pas car il faut beaucoup de moyens et on n’est pas sûr de la rentabilité. Or moi mon champ s’étale sur 1ha, c’est pourquoi je ne peux pas l’adopter ».
Pour M. Adjogblé Kodjo, ingénieur des travaux agricoles à la direction préfectorale de l’Agriculture de Tchaoudjo, la réticence des agriculteurs à adopter l’agriculture durable est compréhensible. « D’abord beaucoup ne maîtrisent pas les schémas culturaux des différentes cultures que ce soit le maïs, le soja ou le riz et il en est de même pour les entretiens culturaux. En plus de ça, il y a naturellement la production du compost. S’il faut épandre cet engrais organique sur une grande superficie de maïs, de soja, de riz, entre autres, c’est fastidieux. C’est-à-dire que vous allez produire des tonnages ce qui n’est pas du tout facile. Alors que pour l’engrais chimique c’est plus facile à épandre. Nous avons appris aux paysans à produire du compost mais c’est pour de petites superficies. Vous voyez que les maraîchers pratiquent cette agriculture dans leurs jardins et les résultats sont spectaculaires. Donc pour l’adoption à grande échelle de cette agriculture, ça vient un peu un peu, la mayonnaise ne prend pas encore », a-t-il expliqué.
L’agriculture durable doit encore faire ses preuves
Pour M. Tekou, même si la prise de conscience est assez généralisée, bon nombre de pays dont le Togo attendent encore de voir les réelles retombées économiques de ce nouveau mode agricole. Il précise que le côté économique reste une condition majeure pour qu’elle puisse être déployée à larges échelles. De plus, dit-il, sa mise en place dépend du contexte économique et social de chaque pays. M. Tekou affirme que c’est pour cela qu’un modèle agricole mondial ne peut être instauré pour le moment, car les pays en voie de développement dont le Togo peuvent en souffrir. Il souligne que pour ces derniers, nourrir leur population est encore leur première inquiétude, une inquiétude que l’agriculture durable pourrait ne pas solutionner en peu de temps or, ces pays ont besoin d’une solution immédiate.
Dans les pays en développement comme le Togo, l’agriculture durable est certes, la meilleure option pour assurer l’avenir du secteur agricole, mais pour l’heure, on attend encore qu’elle remplisse ses promesses, c’est-à-dire, accroître le rendement tout en engendrant un bilan économique favorable et en créant un environnement plus sain.






