
Par TANKROUKOU Daka Ignace
De nombreuses femmes sont quotidiennement victimes de violences de toutes formes au Togo. Dans la région de la Kara au Nord du pays, il existe encore des pratiques avilissantes et dégradantes de mariage qui sont répandues et qui causent des dommages énormes au corps, au mental, à la vie sociale de la femme et pouvant même entrainer sa mort. L’ONG ALAFIA avait déjà initié un premier projet de lutte contre ces formes de violences dans la préfecture de Dankpen avec des résultats satisfaisants. Néanmoins, ces pratiques persistent dans les autres préfectures de la région. Pour remédier à ce problème, l’ONG ALAFIA a conçu un nouveau projet intitulé « Lutte contre les mariages précoces pour l’autonomisation de la jeune fille dans les sept préfectures de la région de la Kara » et a reçu l’appui financier de AWDF ( African Women Development Fund) pour sa réalisation. Avant la mise en œuvre des activités, une étude de base a été menée en vue disposer des données pouvant aider à suivre la progression des indicateurs.
Cette étude, réalisée par l’expert en développement international, Nomedji Koffi Amegbo en Avril 2022, a permis d’évaluer l’ampleur du problème ainsi que les facteurs contribuant à sa persistance. Plus du tiers des répondants ont été victimes de ces pratiques ou ont des proches qui ont subi ces violences
Mariage forcé et précoce par enlèvement des filles mineures
Au nord du Togo, le mariage forcé et précoce par enlèvement ou échange des filles mineures constitue une vieille pratique traditionnelle qui persiste jusqu’à nos jours malgré les interdits de la loi. D’après les études de l’organisation Women in Law and Development in Africa (WiLDAF), 29,1% de femmes de 20 à 49 ans au Togo ont contracté leur mariage avant l’âge de 18 ans et 7% de ces femmes de 15 à 49 ans avant l’âge de 15 ans.
Les enlèvements sont dans la plupart des cas orchestrés par les parents ou membres de la famille qui échangent leurs filles contre la main d’œuvre agricole, les dons en espèce et en nature. Il existe aussi des échanges de filles entre familles. Dans certaines localités à Bassar, l’échange est obligatoire. Les victimes sont des mineures dont l’âge est compris entre 12 et 17 ans dont la scolarisation est brusquement arrêtée.
Dans le cas de l’ethnie Peulh, les victimes ont souvent entre 8 et 12 ans. Généralement, une grossesse survient après quelques semaines de séquestration et de violences sexuelles et physiques. Cela conduit à des maladies et parfois à la mort des victimes. Il existe aussi des enlèvements non-arrangés par les parents au cours desquels les filles sont enlevées dans les villages voisins ou même souvent dans les pays voisins tels que le Ghana, le Benin, et le Nigeria.
L’étude menée par l’ONG ALAFIA relève que 70% des filles n’ont pas une bonne connaissance de leurs droits et 90% d’entre elles n’ont pas accès aux services existants pouvant les aider. Cette incapacité de pouvoir avoir recours à l’aide amènent certaines à se suicider ou à fuir vers les pays voisins. Celles qui ne peuvent fuir se resignent à leur sort sous la pression sociale et l’autorité parentale. Les institutions traditionnelles, administratives et judiciaires ne sont pas suffisamment outillées à pouvoir collaborer afin de faciliter aux victimes l’accès aux services d’aide.
D’après les témoignages recueillis lors de la mise en œuvre de la première phase du projet d’éradication des pratiques coutumières néfastes de veuvage dans la préfecture de Dankpen, le mariage par enlèvement des filles s’est révélé être le moyen le plus fréquent et répandu d’alliance matrimoniale. Les filles adolescentes sont enlevées de force par plusieurs hommes, violentées et conduites dans la maison du ‘’ futur époux’’. Elles sont également échangées entre deux familles ou encore ‘’ négociées‘’ par leurs mères à très bas âge auprès des familles en vue de tirer profit de ces alliances.
Subséquemment, les filles sont arrachées au cursus scolaire et ne bénéficient d’aucune formation professionnelle devant leur faire jouir leur droit à l’autonomie financière. Elles tombent enceintes prématurément augmentant ainsi le risque des grossesses à risque car leur organisme n’est pas suffisamment développé et le taux de mortalité maternelle et infantile est élevé dans la zone faute de soins de santé appropriés à l’hôpital. En outre, en l’absence de prévention et d’éducation, les cas de maladies sexuellement transmissibles et de contamination au VIH sont également nombreux. Par crainte des représailles de la famille, de la communauté, des leaders communautaires et des divinités/ancêtres, les jeunes filles enlevées s’abstiennent de désobéir à ce qui est considéré à tort comme faisant partie de la tradition.
Approches de solutions et action à mener
Il est primordial de revisiter les lois coutumières afin de permettre aux filles de jouir de leurs droits. Les lois étatiques doivent être renforcées afin de réduire la pression sociale et familiale qui intimide les victimes et les empêchent de dénoncer et demander de l’aide.
Une action de changement de mentalité et de comportement doit être menée afin que les parents comprennent l’importance du droit de la femme et du maintien des filles à l’école. Les leaders traditionnels ainsi que les femmes leaders doivent être outillés pour mieux protéger les filles et les défendre en cas de plaintes portant sur des cas d’enlèvements, d’échanges ou de mariage forcé. Mais la protection ne doit pas être uniquement passive agissant seulement en cas de plaintes car la plupart des cas d’enlèvements se muent en une résignation volontaire n’entrainant aucune plainte. Un système actif d’alerte impliquant les acteurs principaux de la sphère sociale et sociétale de la fille doit être mise en place afin de détecter les cas, sauver les filles et punir les contrevenants.
Dans la lutte contre les violences faites sur les femmes dans la zone, l’ONG ALAFIA a réalisé entre 2018 et 2021 des projets qui ont amené les autorités traditionnelles de la préfecture de Dankpen à adopter une Déclaration qui met fin aux pratiques coutumières néfastes du veuvage. Cette Déclaration est intitulée « Déclaration des chefs traditionnels, des prêtres et prêtresses des cultes traditionnels, des officiants des rites coutumiers et des chefs de familles de la Préfecture de Dankpen sur les pratiques néfastes du veuvage constituant des formes de violence faites aux femmes ». Pour que les décisions de ladite Déclaration soient mises en œuvre effectivement et efficacement, la présente phase du projet vient mettre l’accent sur les actions de sensibilisation auprès de la population afin que les nouvelles dispositions coutumières lors des cérémonies de veuvage puissent définitivement rentrer dans les habitudes et que la Déclaration puisse également contribuer à éradiquer les pratiques culturelles de mariage attentatoires aux droits des filles et des femmes dans la localité.
Ce projet a permis aussi de réaliser que ces pratiques néfastes d’échange, d’enlèvements et de mariage forcé sont répandues dans toute la région de la Kara et bien au-delà. Les résultats de cette étude permettent d’envisager d’étendre la compréhension de la problématique dans toutes les préfectures la région de la Kara.
Avec une population de 769 940 habitants, la région de la Kara est la quatrième des cinq régions administratives du Togo en matière de peuplement. La pyramide des âges de la région, expansive avec une base large et un sommet effilé, révèle l’extrême jeunesse de sa population. En effet, 44,3% de la population a moins de 15 ans contre 5% pour la tranche des plus de 65 ans. La population de la région de la Kara est légèrement dominée par les femmes dont l’effectif est de 393.829 contre 373.111 hommes. Ainsi la région de la Kara compte 7 Préfectures : Assoli, Bassar, Binah, Dankpen, Doufelgou, Kéran et Kozah
Cadre juridique et légal
Le Togo a ratifié un certain nombre de conventions et de textes internationaux en faveur des droits des femmes en général et de la veuve en particulier. C’est le cas entre autres de : la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) ratifiée en 1982 ; la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) ratifiée en 198; et du Protocole à la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique, dit Protocole de Maputo ratifié en 2005.
Le nouveau code pénal condamne avec fermeté et sans exception tout acte d’arrêt, de détention ou de rétention sur autrui sans l’avis de l’autorité compétente. Les peines d’emprisonnement vont de trois à cinq mois si l’acte a duré plus d’un mois et d’un à trois ans s’il dure moins d’un mois.
L’article 43 du CTPF (Code togolais des personnes et de la famille) dispose dans son premier paragraphe que ‘’ l’homme et la femme choisissent librement leur conjoint et ne contractent mariage que de leur libre et plein consentement’’. Cet article proscrit donc le mariage forcé ou arrangé sans le consentement de la fille. Dans ses paragraphes 2, 3 et 4 l’article interdit tout mariage dont l’homme et la femme aurait moins de 18 ans sauf en cas de dispense accordé par le président du tribunal ou le juge aux affaires matrimoniales. Cette dispense ne peut être accordée pour les moins de seize ans. L’article 44 insiste sur le consentement personnel de tout époux dans le cadre d’un mariage. Elle qualifie de viol tout acte sexuel imposé à l’issue d’un mariage sans consentement.






